Karibou: «Une satire sur les médias et la politique»
Avec «Braquage et anecdotes savoureuses à raconter en soirée», Karibou signe une comédie absurde qui s’attaque frontalement aux dérives médiatiques et politiques. Entre emballement collectif et mécanique du buzz, il orchestre un enchaînement jubilatoire de situations où la réalité semble parfois à peine exagérée. Hilarant!

Quel a été l’élément déclencheur de « Braquage »?
Karibou. Après l’écriture de « Dernière réunion avant l’Apocalypse » et la thématique du monde du travail, je voulais faire une satire sur les médias et la politique. Ce sont des thèmes que je n’avais qu’effleurer sur « Dernière réunion » car je suis fasciné par des faits divers qui prennent des proportions dingues alors que souvent, derrière le tintamarre, il n’y a pas grand-chose.
Y a‑t‑il eu un moment précis où l’idée s’est imposée à vous?
K. Quand j’ai découvert la ville de Roquefort-la-Bédoule. Avec tout le respect que je peux avoir pour mes compatriotes, cette ville porte un nom sacrément absurde, et je me suis dit que j’allais partir de là pour une nouvelle histoire.
L’histoire repose sur un enchaînement d’absurdités très cohérent. Comment ce fil rouge s’est-il construit au départ?
K. Je pense qu’il suffit de suivre une grosse affaire médiatique pour voir la cohérence ! C’est une danse très répétitive: médias (journaux, télé) puis politiques sur les plateaux puis médias qui remettent une pièce dans la machine donc encore des politiques sur les plateaux. C’est une bête qui se nourrit d’elle-même (attention, je ne mets pas tout le monde dans le même panier). J’ai simplement suivi ce fil rouge. Après, ceci dit, quand je scénarise une BD, je n’écris pas forcément dans l’ordre. Je raccroche les wagons peu à peu.

Il suffit de suivre une grosse affaire médiatique pour voir la cohérence ! C’est une danse très répétitive: médias (journaux, télé) puis politiques sur les plateaux puis médias qui remettent une pièce dans la machine donc encore des politiques sur les plateaux. C’est une bête qui se nourrit d’elle-même. »
On rit beaucoup en lisant «Braquage». Ce n’est pas si fréquent dans les bandes dessinées d’humour. Est-ce l’absurde se prête particulièrement bien à ce média ?
K. Je pense en effet que l’absurde et la satire se prêtent très bien à ce médium. On a le meilleur des deux mondes: le texte et les dessins. Et surtout un certain immobilisme. On regarde la case et tout est figé. Je trouve que ça rajoute quelque chose de drôle à l’absurde de la situation. Comme si le personnage était éberlué, paralysé par l’idiotie de ce qu’il dit ou entend. Les silences ont plus de poids, aussi : on lit un dialogue puis la case d’après, on regarde les personnages ne disant rien. On sait qu’ils sont atterrés par leur manque de réactivité.
On pense parfois à Fabcaro ou Emmanuel Reuzé en lisant « Braquage ». Vous reconnaissez-vous dans cette filiation?
K. Oui, bien sûr (« Carnets du Pérou » est sans doute une des BD les plus drôles du XXIe siècle) mais c’est marrant car j’ai découvert Fabcaro et Reuzé très tard et donc il n’y a pas vraiment d’inspiration directe. Par contre, je pense qu’on a les mêmes influences et références : Gotlib, Goossens, les Monty Pythons, les films de Francis Veber comme « Le Dîner de Cons ». En gros, des quiproquos, des mésententes, des gens qui ne se comprennent pas.

Quand on entend des gens comme Trump, il est difficile de se dire que c’est la réalité et non un sketch ou une satire. Je pense qu’on est sauvé par le fait que ces gens ou institutions ne se remettent pas du tout en question, ne font pas d’introspection et n’essayent pas de s’améliorer. C’est grâce à ça qu’on peut encore arriver à faire de l’humour et à se moquer de leur sérieux. »
C’est votre deuxième collaboration avec Thierry Chavant. L’aviez-vous en tête dès les premières lignes du scénario ?
K. Quand j’ai parlé à Thierry du projet, c’était pendant une séance de dédicaces et le projet n’était qu’embryonnaire. Je ne sais plus ce que je lui ai dit précisément mais il a suggéré un tout petit changement dans ce que j’avais comme vision et ça a fait tilt. Je suis un peu nul de ne pas me souvenir de l’anecdote (sourire). J’étais donc obligé de le prendre comme dessinateur… Plus sérieusement, sa suggestion a ouvert le projet à une vraie ligne directrice.
Qu’est-ce qui fait, selon vous, que son dessin épouse si bien votre écriture ?
K. Son dessin est efficace pour de l’absurde car l’absurde c’est du décalage. L’idée d’avoir un personnage très sérieux, réaliste, qui dit des trucs idiots, permet d’accentuer l’humour et la bêtise de la situation. Surtout si le personnage ressemble à une personne réelle…

L’actualité semble parfois dépasser vos propres inventions. Le canular de Radio Nova repris au premier degré par un média du groupe Bolloré en est un exemple. Comment réagissez-vous quand la réalité rattrape, voire dépasse, l’absurde ?
K. Je crois que toutes les personnes qui font de l’humour, et particulièrement de l’humour liée à l’actualité ou à la politique, se posent la question. Quand on entend des gens comme Trump, il est difficile de se dire que c’est la réalité et non un sketch ou une satire. Je pense qu’on est sauvé par le fait que ces gens ou institutions ne se remettent pas du tout en question, ne font pas d’introspection et n’essayent pas de s’améliorer. C’est grâce à ça qu’on peut encore arriver à faire de l’humour et à se moquer de leur sérieux. Quand je vois qu’au moment où j’écris ces lignes, Bruno Retailleau décide de créer un observatoire pour surveiller les villes dirigées par LFI, je ne peux pas m’empêcher de me dire que le personnage de ministre dans “Braquage et anecdotes savoureuses à raconter en soirée” n’est pas si éloigné de lui.
Est-ce que cela vous pousse à aller encore plus loin dans l’absurdité?
K. Toujours ! De toute façon, quelle serait l’alternative ? Arrêter de se moquer de tout ça ? Bien sûr que non ! Toujours rire et se gausser. Jusqu’au bout !
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
«Braquage et anecdotes savoureuses à raconter en soirée» par Karibou et Thierry Chavant. Delcourt. 13,50 euros.
