PASSEUR (S)
Un passeur au passé traumatique croise la route d’une adolescente kurde. Basé sur les enquêtes de Frédéric Loore, le trafic d’êtres humains vu par ceux qui l’organisent. Glaçant.
Fruit des enquêtes de terrain du journaliste Frédéric Loore, cet épais album soutenu par la Fondation Samilia s’attaque à un sujet brûlant : les migrations contemporaines. Mais là où nombre de récits adoptent le point de vue des exilés, il choisit celui plus inattendu celui des passeurs. Qui sont-ils vraiment ? Comment devient-on un rouage de ce système ? Et jusqu’où peut-on les considérer, eux aussi, comme des victimes ?
Awar et ses baskets de luxe incarnent cette ambiguïté. Chef d’une équipe de passeurs opérant entre la Syrie et l’Angleterre, il mène une vie rythmée par l’argent facile et les convois clandestins. Envoyé en Turquie près de la frontière syrienne pour superviser un transfert de « touristes » comme il les appelle, il doit aussi évaluer Mousta, un subalterne en quête de promotion. Mais derrière son apparente froideur, Awar porte les stigmates d’un passé traumatique que va raviver sa rencontre avec Esrin, jeune Kurde en fuite, fille de combattante des YPJ.
Le récit, entre thriller et drame social, dévoile les rouages d’un système aussi structuré que brutal : hiérarchie des filières, pression constante, marchandisation des corps. Le travail documentaire est indéniable et l’intention claire : exposer les mécanismes économiques et humains qui sous-tendent ces trajectoires d’exil. « Il ne fallait surtout pas tomber dans la caricature », explique Frédéric Loore à ToutenBD: faire d’« Awar un personnage qui soit ambivalent – c’est-à-dire tantôt aimable, tantôt détestable -, mais pas ambigu, car il ne fallait en aucune manière se montrer complaisant avec le rôle abominable de trafiquant d’êtres humains. » Les autres passeurs sont d’ailleurs dépeints comme des brutes sans états d’âme face à des migrants passifs, comme écrasés par le rapport de force. La violence du système (exploitation, peur, humiliations…) y apparaît dans toute sa crudité glaçante.
Graphiquement, Fernando Baldó opte pour un semi-réalisme sombre en phase avec le propos. Sa palette restreinte — gris, sépia, bruns — installe une atmosphère lourde, presque suffocante, ponctuée de rares touches de couleur, comme le foulard kurde d’Esrin. Les visages traduisent une tension permanente, tandis que les scènes nocturnes rendent palpable l’angoisse des traversées.
Le cahier final, particulièrement dense, vient rappeler son ambition documentaire. Il éclaire les notions de traite et de trafic d’êtres humains, détaille les routes migratoires et replace les parcours individuels dans un contexte géopolitique global. Une conclusion pédagogique qui rappelle s’il le fallait que derrière les chiffres il y a des hommes.
Dessinateur: Fernando Baldo – Scénaristes: Frédéric Loore et Damien Perez – Editeur: Dupuis – Prix: 25 euros.

