Frédéric Loore et Damien Perez: «Raconter les migrations du point de vue du passeur»


Nourri par des années d’enquête journalistique sur les filières migratoires et la traite des êtres humains, « Passeur(s) » transforme le réel en fiction pour mieux en révéler la complexité. Frédéric Loore et Damien Perez y adoptent un point de vue rare, celui du passeur, évitent les caricatures et redonnent des visages à celles et ceux que l’on réduit trop souvent à des chiffres. Un album tendu et profondément humain, porté par le dessin habité de Fernando Baldo.

Passeur(s) s’appuie sur votre propre enquête journalistique. Comment est né ce travail de terrain et qu’avez-vous découvert en vous plongeant dans cette réalité des routes migratoires?
Frédéric Loore. J’ai commencé au début des années 2000 à m’intéresser à l’exploitation économique des sans-papiers. A l’époque, en Belgique du moins, c’était un versant de la traite des êtres humains peu couvert par la presse, qui s’intéressait surtout à l’exploitation sexuelle. J’en ai sorti un premier livre d’enquête intitulé « Belgique en sous-sol ». Par la suite, j’ai travaillé sur d’autres thématiques liées au trafic et à la traite des êtres humains, en Belgique et à l’étranger : les réseaux criminels d’exploitation des mineurs d’âge d’origine roumaine en Europe, le trafic de jeunes joueurs de foot africains, les routes clandestines d’acheminement des migrants par bateaux et par camions, l’exploitation de sans-papiers dans le secteur du nettoyage, les filières de travailleurs brésiliens…
A travers tous ces reportages, j’ai découvert une réalité effroyable illustrée par « Passeur(s) » et, ce qui m’a le plus frappé, c’est qu’elle est largement invisibilisée. Pourtant, les personnes victimes des réseaux, elles travaillent sur nos chantiers de construction, elles nettoient nos bureaux, elles campent en bordure des aires d’autoroute de nos vacances, elles dorment dans nos gares…

Vous auriez pu en faire un récit documentaire. Pourquoi avoir choisi la fiction ? Qu’est-ce que cela vous a permis de dire ou de montrer différemment ?
F.L. La proposition est venue de Damien et c’était bien vu de sa part. Je continue de croire au journalisme et à la force du récit documentaire, mais la fiction, d’une part, me permet de faire vivre mon travail autrement et, d’autre part, elle emprunte d’autres procédés narratifs (l’intrigue, le suspense, des personnages auxquels on s’identifie) qui permettent de rejoindre le public différemment et plus largement. S’ajoute à cela la singularité des codes graphiques de la BD ; ils amènent le lecteur à s’immerger dans une réalité qui pouvait lui sembler abstraite.
Damien Perez. Il y a selon moi deux types de journalistes. Ceux qui vont papillonner au gré des soubresauts de l’actualité, par goût ou par contrainte. Et ceux qui, saisis par des sortes d’obsessions – dans le bon sens du terme – ont le courage de creuser un sillon. Frédéric est de ceux-là. Son travail sur la traite et le trafic d’être humains possède donc une puissance informative incroyable. A tel point qu’elle rendait nécessaire la fiction, afin de synthétiser en quelques personnages la multiplicité de personnes réelles qu’il a pu rencontrer. C’était pour moi un moyen de rendre hommage à toute la complexité de son travail.

L’un des choix forts de l’album est d’adopter, en partie, le point de vue du passeur, notamment à travers le personnage d’Awar. Était-il important pour vous de complexifier cette figure souvent caricaturée?
F.L. «Complexifier une figure souvent caricaturée» : tout est là, en effet. Comme journaliste, je me heurte de plus en plus à la polarisation et à la simplification. Or, simplifier, c’est réduire, tandis que mon métier consiste au contraire à rendre compte de la complexité du réel, à révéler les nuances et les contradictions de l’époque. Lorsque Damien m’a proposé le projet, j’ai d’emblée exprimé ma volonté de ne surtout pas tomber dans la caricature. Ça tombait bien, c’était aussi ce qu’il souhaitait. Nous avons donc pris le parti de raconter l’histoire du point de vue original du passeur plutôt que de celui – attendu – de la victime. Mais en faisant d’Awar un personnage qui soit ambivalent – c’est-à-dire tantôt aimable, tantôt détestable -, mais pas ambigu, car il ne fallait en aucune manière se montrer complaisant avec le rôle abominable de trafiquant d’êtres humains.
D.P. J’avais en tête une référence : la série « Il était une fois en France », qui suivait un anti-héros à la fois condamnable et sympathique, sans que l’on sache jamais qui il était vraiment. Sans prétendre tutoyer le talent du scénariste Fabien Nury, j’ai essayé de faire en sorte qu’Awar le passeur soit un personnage impénétrable lui aussi. Même si, dans son cas, cela passait par ses silences plus que par le dialogue.

Vous avez coécrit le scénario avec Damien Perez. Comment s’est construite votre collaboration?
F.L. J’ai d’abord pensé que j’apporterais à l’histoire mes compétences de journaliste de terrain et ma connaissance de l’univers que nous explorons. Ça a bien sûr été le cas, mais Damien a tenu à ce que je m’implique également dans la construction du scénario, la création des personnages et le développement de l’intrigue. Je l’en remercie vivement car ce n’est absolument pas mon métier. De son côté, il a apporté l’essentiel : son expérience de scénariste, son imaginaire, sa maîtrise du récit en BD, sa capacité à trouver des solutions narratives lorsque nous nous heurtions à une difficulté ou une incohérence.
D.P. Merci, Frédéric ! De ton côté, tu m’as fait profiter de ton incroyable rigueur. Dans « Passeur(s) », tout est inventé mais… tout est vrai ! Chaque détail de l’intrigue, chaque dialogue des personnages, chacune de leurs motivations, chaque point de passage mentionné ont été vérifiés, soupesés. En terme de construction de scénario, me heurter en permanence à la réalité, qui bridait parfois la fiction, pouvait sembler une contrainte. Ce fut tout le contraire. Il est parfois tentant de tordre la réalité pour les besoins de la fiction. La rigueur de Frédéric m’a encouragé à pratiquer plus que jamais l’option inverse.

Passeur(s) est un récit profondément humain, loin des statistiques et des discours abstraits. Était-ce une manière de redonner des visages et des trajectoires singulières à un sujet souvent traité de façon désincarnée?
F.L. Absolument. Au travers des images véhiculées dans les médias, les migrants sont souvent désincarnés, déshumanisés même. On les voit en grappes sur des embarcations de fortune au milieu de la Méditerranée, entassés dans des remorques de camions, parqués dans des camps. Ils n’ont pas de noms, pas de visages, on les quantifie au lieu de les singulariser. Ce ne sont que des « sans-papiers ». On ne sait pas d’où ils viennent ni où ils vont. C’est ce que nous avons voulu dénoncer dès l’entame de l’histoire, lorsque le passeur intime l’ordre à ses « touristes » comme il les appelle, de toujours répondre à ceux qui les questionneraient : « Je ne suis personne et je ne viens de nulle part ». Nous avons donc veillé à leur rendre leur humanité et le trait expressif de Fernando Baldo y a contribué.
D.P. Cette phrase – « Je ne suis personne et je viens de nulle part » – me vient d’un reportage que j’avais effectué dans la jungle de Calais. Interviewant des enseignants bénévoles au sein d’une école de jeunes migrants, j’avais été choqué de constater que ceux-ci, méfiants, avaient été encouragés par leurs passeurs à ne répondre que cette unique phrase aux personnes qu’ils ne connaissaient pas.

En écrivant cet album, cherchiez-vous à provoquer une prise de conscience, une émotion particulière chez le lecteur, ou simplement à ouvrir un espace de réflexion ?
F.L. Un peut tout ça. Dans mon travail de journaliste, je m’efforce de bousculer les certitudes, de défier les idées reçues, de rapporter pour déranger et, comme vous le dites, d’ouvrir un espace de réflexion. L’objectif n’était pas différent ici, mais la fiction autorise une touche d’émotion supplémentaire, parce que l’idée c’est de captiver, sans renoncer à sensibiliser.
D.P. J’ai pour ma part essayé de partager avec les lectrices et lecteurs toute la surprise que j’ai pu ressentir en découvrant certaines informations de Frédéric. Je pense être quelqu’un d’informé. Mais j’ai découvert beaucoup en travaillant sur cet album.

Le dessin de Fernando Baldo privilégie souvent les plans serrés et les visages très expressifs. Était-il, selon vous, l’artiste idéal pour incarner cette tension intime et cette proximité avec les personnages?
F.L. Je le crois, oui, mais je préfère laisser Damien répondre à cette question. Son avis est beaucoup plus autorisé que le mien et c’est lui qui a choisi Fernando.
D.P. C’est l’artiste argentin Gabriel Ippoliti, avec qui j’avais collaboré sur la série « L’ordre du chaos », qui m’a un jour parlé de son compatriote Fernando Baldo. Les quelques recherches à son sujet ont vite été convaincantes : cet artiste est un véritable couteau suisse graphique, capable de trouver le dessin adapté à chaque univers. Avec son découpage très tendu, sa capacité à digérer la documentation fournie et son don pour les visages habités, il a su donner à Passeur(s) une véritable crédibilité, à laquelle nous espérions tendre par notre intrigue. Un mot également pour parler du travail de notre éditrice, Camille Grenier, dont les avis, les réflexions, les idées ont été un véritable apport à ce projet.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

«Passeur(s)» par Frédéric Loore et Damien Perez. Dupuis. 25 euros.

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