Olivier Legrand: «Le mythe du roi Arthur comme point de départ»
Que reste-t-il du monde arthurien après la mort de son roi ? Avec «Après Arthur», Olivier Legrand choisit de prolonger le mythe plutôt que de l’adapter une nouvelle fois. Aux côtés du dessinateur Alex Sierra, il imagine un royaume en plein chaos, où alliances, trahisons et luttes de pouvoir s’enchaînent à un rythme effréné.
Que représente pour vous le mythe du roi Arthur?
Olivier Legrand. Je m’intéresse aux légendes arthuriennes depuis mon adolescence ; cela fait donc une bonne quarantaine d’années. A mes yeux, c’est une mythologie unique car elle est toujours vivante, active. Les plus vieux récits écrits sur Arthur dont nous disposons remontent au IXe siècle… et plus de mille ans plus tard, toutes sortes d’auteurs continuent à préserver, transformer et développer le mythe, que ce soit à travers des romans, des films, des BD ou des séries télé.
Depuis ses origines, le cycle arthurien a beaucoup évolué. Ainsi, certains de ses personnages « principaux » sont en fait apparus progressivement, au fil des réécritures : le personnage de Merlin, par exemple, n’apparaît sous la forme que nous connaissons (enchanteur et prophète, mentor du jeune Arthur…) qu’au XIIe siècle – même chose pour Lancelot du Lac ! Le rôle, le caractère et les motivations des personnages se sont aussi transformés au fil des siècles : Arthur lui-même a d’abord été dépeint comme un chef de guerre, puis comme un roi héroïque et enfin comme un souverain unificateur et pacificateur. Il incarne ainsi une sorte de «roi idéal», selon les époques.

L’idée n’était pas d’écrire une simple suite mais de montrer aussi l’effondrement d’un monde et d’un idéal (celui de la chevalerie), avec son lot de tragédies et de trahisons. »
Plutôt que de proposer une nouvelle adaptation de la légende arthurienne, vous avez choisi d’imaginer ce qui se passe après Arthur. Pourquoi ce choix?
O.L. D’abord parce que le champ des adaptations était déjà plein à craquer. En BD franco-belge, on se souviendra notamment de la très belle série « Arthur – une Épopée Celtique » chez Delcourt, ou plus récemment,de la série « Pendragon » chez Glénat… sans parler des divers films (à commencer par l’incontournable « Excalibur » de John Boorman) ou cycles romanesques (comme « Les Brumes d’Avalon » de Marion Zimmer Bradley qui a fait redécouvrir le cycle à toute une nouvelle génération de lecteurs). Il m’a donc paru préférable d’utiliser la légende arthurienne comme point de départ, plutôt que comme matière proprement dite.
Suivant cette approche, j’ai d’abord écrit le diptyque « Olwen, Fille d’Arthur » chez Glénat, avec la très talentueuse Annabel au dessin et puis j’ai décidé de pousser cette logique jusqu’au bout, non plus en empruntant des chemins de traverse mais en partant de la fin, c’est-à-dire de la mort d’Arthur (qui est en fait la plus ancienne partie du récit arthurien de base). L’idée n’était pas d’écrire une simple suite mais de montrer aussi l’effondrement d’un monde et d’un idéal (celui de la chevalerie), avec son lot de tragédies et de trahisons.
En inventant une suite à un mythe aussi riche et ancien, vous êtes-vous fixé certaines règles pour rester cohérent avec tout ce qui a déjà été écrit?
O.L. Comme il existe diverses versions du cycle (avec, parfois, de sacrées dissonances), on ne peut de toute façon pas être raccord avec tout : la tâche serait non seulement impossible mais surtout totalement vaine. Il faut faire des choix. Je me suis donc fixé quelques règles de base : essayer, autant que possible, de reprendre les quelques éléments préexistants concernant « l’après Arthur » mais ne surtout pas m’interdire de créer mes propres personnages (comme Niève, la fille de la Dame du Lac) ou situations post-arthuriennes (ex : la destruction de la Table Ronde, moment que je voulais à la fois tragique et un peu sordide). Ainsi, Bedwyr, le vieux chevalier qu’Arthur charge de jeter Excalibur dans les profondeurs du lac, n’est pas du tout un personnage de mon invention, mais je me suis emparé de son destin ! Quant aux deux fils de Mordred, ils incarnent en quelque sorte ce mélange de fidélité au cycle et de liberté créative que j’ai essayé de suivre : si certains romans médiévaux mentionnent bel et bien deux fils de Mordred (dont un nommé Melehan, qu’on devine assez similaire à son père), toute la personnalité et le parcours de Garran sont issus de mon imagination.

«Après Arthur» peut se lire sans avoir une connaissance approfondie de la légende arthurienne. Était-ce important pour vous de rendre le récit accessible aux néophytes sans frustrer ceux qui connaissent très bien cet univers?
O.L. Oui et cela a fait partie des plus grosses difficultés d’écriture. C’est toute la question du « lore » et de son exposition. D’emblée, je me suis interdit tout récitatif (du style texte de préambule retraçant les grandes lignes du règne d’Arthur) ainsi que tout flashback (l’idée étant que le glorieux passé arthurien, si récent soit-il pour les protagonistes, est mort, détruit, abattu et qu’il ne reste plus que ce présent sombre, tumultueux et chargé de menaces. J’ai donc essayé de distiller les informations essentielles à travers des dialogues, tout en évitant le côté « info dump », ce qui s’apparente parfois à une forme d’équilibrisme ! Mon principal objectif était de rendre le récit aussi fluide et facile à suivre que possible pour les néophytes mais aussi de glisser pas mal de références destinées aux connaisseurs, pour consolider les liens entre « mon » histoire et le cycle arthurien.
Votre histoire accorde une place importante aux personnages féminins. Est-ce quelque chose qui était déjà présent dans les récits arthuriens ou aviez-vous justement envie de leur donner davantage de place?
O.L. De manière générale, j’ai toujours souhaité inclure des personnages féminins de premier plan dans mes histoires : Charlie dans « Les Quatre de Baker Street », Olwen dans le diptyque éponyme, l’amazone Skarra dans « Les Derniers Argonautes » ou, plus récemment, la magicienne Vakva et sa mère dans le « Thorgal Saga » que j’ai réalisé avec mes comparses Jean Blaise Djian et David Etien. Depuis très longtemps, je n’apprécie pas la façon dont trop de BD « chosifient » les femmes : la pin-up / eye candy pour lecteur masculin, l’incontournable guerrière-à-gros-seins dans la fantasy,…Pour en revenir au monde arthurien, ce dernier accorde déjà une place importante aux personnages féminins : Guenièvre ou Morgane n’ont vraiment rien de potiches ou de personnages passifs ! Et dans le grand roman anglais du XVe siècle « La Mort d’Arthur » de Thomas Malory (beaucoup plus connu dans le monde anglo-saxon que notre Chrétien de Troyes), on trouve une Dame du Lac très agissante et une Morgause (demi-sœur d’Arthur et mère du fameux Mordred – à ne pas confondre avec sa sœur quasi-homonyme Morgane) qui m’a toujours fait penser à la terrible Mahaut d’Artois dans « Les Rois Maudits ». Avoir des personnages féminins forts dans « Après Arthur » était donc une évidence. Aux trois survivantes du cycle (Guenièvre, Morgane et la Dame du Lac), j’ai ajouté ma propre Niève, en qui, je l’espère, les lectrices et les lecteurs reconnaîtront une véritable héroïne.

Le récit multiplie les rebondissements, les alliances et les trahisons. Cherchiez-vous à constamment déjouer les attentes du lecteur? Certaines séries télévisées ont-elles influencé votre manière de construire l’intrigue?
O.L. Oui. L’idée était de garder un rythme un peu frénétique tout au long de l’album, dont l’action ne représente en fait que quelques jours, d’éviter les pauses ou les ellipses pour maintenir la tension dramatique. Et évidemment, des séries comme « Game of Thrones » ou « House of the Dragon » sont une référence en la matière. Il faut aussi se rappeler que l’auteur qui en est à l’origine, George R. Martin, connaît parfaitement les codes des tragédies shakespeariennes, des épopées médiévales et des romans historiques dans lesquels on trouve déjà les éléments emblématiques de ses récits, comme les intrigues politiques, les ambitions dynastiques ou les trahisons sanglantes.
Alex Sierra est aussi à l’aise dans les scènes de combat et de carnage que dans les scènes d’émotion et de magie : que demander de plus? »
Le dessin d’Alex Sierra apporte une touche assez moderne à cet univers médiéval, avec des influences qui peuvent évoquer le cartoon ou le manga. Correspondait-il à l’image que vous aviez d’« Après Arthur » dès le départ?
O.L. Honnêtement, je ne pouvais pas rêver mieux. C’est Mathias Vincent, du Lombard, qui a suggéré le nom d’Alex et s’est chargé de le contacter et de lui présenter le projet. Dès le début, j’ai senti qu’Alex et moi étions sur la même longueur d’ondes : les premiers croquis de personnages m’ont bluffé. Je lui avais fourni pas mal de documentation (costumes, armures, châteaux, allures des personnages,…) mais il a aussi effectué ses propres recherches, proposé ses propres idées et toujours avec une justesse étonnante. La représentation d’Avalon, notamment, doit beaucoup à sa propre vision. Au-delà de ce que j’appellerais sa grande sûreté créative, trois choses m’ont vraiment emballé chez lui. La première, c’est son traitement impeccable des personnages féminins. La deuxième, c’est sa remarquable capacité à mettre le récit en espace, avec des découpages très dynamiques, qui font que même une page « de pur dialogue » ne donne jamais l’impression d’être une simple « page de parlotte ». Il sait vraiment exprimer toute la tension de certains échanges. Pour finir, il est aussi à l’aise dans les scènes de combat et de carnage que dans les scènes d’émotion et de magie : que demander de plus ? J’ai adoré travailler avec lui et j’ai hâte de poursuivre l’aventure !
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
« Après Arthur Tome 1 : Le trône et l’épée » par Olivier Legrand et Alex Sierra. 17,95 euros.

