Nicolas Juncker: «Trop de choses ont été cachées au sujet de la guerre d’Algérie»



Avec «Trous de mémoire», Nicolas Juncker explore les silences qui entourent encore la guerre d’Algérie. À travers une bande dessinée mêlant humour acide et témoignages sensibles, il interroge la mémoire collective et la façon dont la France de 2025 continue de fuir cet épisode majeur de son histoire.


Qu’est-ce qui vous a donner envie d’écrire sur la guerre d’Algérie?
Nicolas Juncker. Sa complexité aujourd’hui. A la comprendre comme d’en parler. Ce n’est pas une simple guerre, ou un épisode parmi d’autres de la décolonisation, mais la conclusion de 130 ans de colonisation, et un élément fondamental qui structure notre société contemporaine, en France, en 2025.


Avez-vous immédiatement choisi d’aborder ce thème avec de l’humour?
N.J. L’humour me permet de faire un pas de côté, d’aborder des thématiques sérieuses, ou graves, de mettre « le doigt là où ça fait mal », mais que ce soit bien pris. C’est un pari sur l’intelligence des lecteurs et des lectrices, qui, en souriant, vont entendre un propos qu’ils auraient peut-être moins accepté autrement. Mais, je ne ris pas de la colonisation ou de la guerre d’Algérie : je ris seulement de la France en 2025, et de sa perception du passé.


Graphiquement, il fallait aussi quelque chose d’assez léger avec des couleurs pastel?
N.J. Le récit alterne entre deux styles, deux tons contrastés : les séquences liées à la création du musée, comiques, burlesques, avec les personnages principaux, aux couleurs vives, pétantes, parfois acides, et les séquences de témoignages (de personnes ayant vécu la guerre, ou leurs descendants), aux monochromes doux et plus pastels, effectivement.


On pourrait s’attendre à y trouver une historienne ou un politique, mais pas forcément un artiste. Pourquoi y avoir ajouté cette dimension artistique?
N.J. Parce que l’artiste est le troisième acteur de la mémoire collective. Dumas, Tardi, Spiegelman,… Son rôle est lui aussi majeur dans ce qu’il va laisser comme traces dans nos mémoires, notre vision du passé. Il y a forcément un lien avec le politique comme avec l’historien, mais il ne marche pas complètement avec eux, il a sa propre ligne, ses propres buts.


On voit dans « Trous de mémoire » que la guerre d’Algérie reste un sujet délicat. Cela a-t-il été aussi compliqué pour vous de traiter ce thème en bande dessinée?
N.J. Non, dans la mesure où je parle surtout de la France d’aujourd’hui. Et puis, après avoir traité des viols massifs des femmes allemandes en 1945 dans « Seules à Berlin », j’avoue que plus grand chose ne me fait peur. C’est comme tout, il faut y aller en se posant plein de questions, mais surtout avec beaucoup d’empathie. Et s’attacher à comprendre TOUS les points de vue.


Pensez-vous que la question de la mémoire soit vraiment particulière pour la guerre d’Algérie, ou est-ce un enjeu qui se retrouve de la même façon dans le traitement d’autres conflits?
N.J. Non, c’est très particulier ici. Trop de choses ont été cachées, tues… et on a refusé le statut de victime à tous les participants : les Algériens parce qu’ils ont gagné le guerre, les Pieds-Noirs parce qu’ils étaient « d’affreux colons », les Harkis parce qu’on refusait de les voir, les militaires parce que ce n’était pas une guerre. Je n’aime pas du tout le mot de repentance, mais s’il en fallait, il en faudrait pour TOUS les protagonistes de ces 130 ans de colonisation, et de cette guerre qui a vu nombre de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, dans tous les côtés.


À Toul, en Meurthe-et-Moselle, une statue du général Bigeard suscite actuellement une polémique. On n’est pas loin de « Trous de Mémoire »…
N.J. Oui, c’est ahurissant. Mais ce n’est malheureusement pas la seule : tandis qu’on ne parvient pas à faire un musée sur la France et l’Algérie à Montpellier, ou qu’un projet pacifique autour d’une exposition Camus échoue à Aix, ou qu’une petite plaque en hommage aux massacres de Sétif est régulièrement arrachée à Marseille, des communes du sud de la France multiplient les plaques de rue ou statues en hommage à l’OAS. Et ça risque de durer encore un bon moment, malheureusement…

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

«Trous de mémoire» par Nicolas Juncker. Le Lombard. 22,95 euros.

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