Mickaël Correia: «L’histoire du football par en bas»



Même les plus fervents amateurs de ballon rond découvriront de nombreuses facettes méconnues de leur sport favori dans « Une histoire populaire du football ». Son adaptation en bande dessinée, qui explore le football des classes populaires, des luttes sociales et des résistances, est une belle réussite. Mickaël Correia revient sur les défis de cette adaptation, la force politique de ce sport et les espaces de résistance qui persistent face au foot-business.

Pourquoi avoir adapté votre livre « Une histoire populaire du football » en bande dessinée?
Mickaël Correia. L’éditeur du livre, les éditions La Découverte, a créé une collection avec Delcourt pour adapter certains ouvrages. Vu que le livre a rencontré son public, ça nous paraissait un peu évident de l’adapter en bande dessinée. D’autant qu’il y avait quelque chose d’un peu paradoxal de parler d’une histoire populaire du football dans un livre de plus ou moins 500 pages. Ce n’est pas forcément abordable pour des gens qui ne sont pas de grands lecteurs. Du coup, en l’adaptant en BD, j’ai vraiment fait attention à ce qu’il soit accessible, même pour un jeune adolescent de 12 ans. Le but, c’est vraiment de rendre le propos beaucoup plus abordable qu’un livre un peu âpre et qui peut rebuter de prime abord.

Quels défis avez-vous dû relever pour réussir cette adaptation?
M.C.
Avec le scénariste JC Deveney, on a dû déjà faire un choix. On ne pouvait pas adapter les 22 chapitres et les 500 pages du bouquin. Il fallait se pencher sur la substantifique moelle du livre et, en même temps, essayer d’aborder un peu toutes les thématiques et tous les continents avec les impondérables et les incontournables. On ne pouvait pas faire une BD sur le football populaire sans parler du Brésil. Ces choix ont été un défi un peu difficile à relever. Ensuite, il y avait le défi de l’accessibilité. C’est quand même un livre aux éditions La Découverte à la base. Il fallait essayer de le rendre simple et vivant pour n’importe qui, pour n’importe quelle personne intéressée par le football.

Il y avait aussi le défi de la transposition en dessin. Comment avez-vous travaillé avec le dessinateur Lelio Bonaccorso pour retranscrire l’énergie et l’émotion du football?
M.C. Oui, et il a été relevé haut la main par Lelio Bonaccorso. C’était à la fois illustrer un propos historique, parce que c’est quand même un livre d’histoire sociale à la base, mais aussi le rendre très vivant. On parle quand même d’un sport, c’est-à-dire qu’il y a quand même beaucoup de corps en mouvement. On parle aussi de certains matchs assez mythiques. Il y avait ce défi d’articuler à la fois la dimension historique, où on peut se balader dans l’Angleterre victorienne du XIXe siècle ou dans les appartements soviétiques de Moscou, et en même temps être dans l’ambiance d’un match de football et dans le plaisir de l’action et du jeu.

Ça veut dire que vous avez travaillé en étroite collaboration avec lui pour retranscrire toute l’énergie du football?
M.C. On a fonctionné comme un vrai trio avec Lelio Bonaccorso et JC Deveney. Lui, c’est vraiment son métier d’écrire du scénario. Moi, j’étais là un peu comme numéro 10, pour faire une métaphore footballistique (sourire). Celui qui organise un peu le jeu, qui a un peu de carrière pour voir que tout se passe bien. Lelio nous envoyait des planches et, des fois, on pouvait corriger pour dire, là, par exemple, c’est un moment important, ça mérite une double page. JC Deveney a également fait un boulot très pointu pour l’exactitude historique. Il est vraiment allé chercher la couleur de tel maillot de telle équipe avant-guerre ou l’architecture de tel stade. Il y a vraiment une attention portée à la rigueur historique.

Au départ, aviez-vous écrit le livre « Une histoire populaire du football » en réaction au foot business?
M.C. Je voulais d’abord parler d’une culture qui n’est pas légitime. En tout cas, qui, des fois, n’est même pas abordée ou n’est même pas appréhendée comme une culture à part entière. Dire qu’il y a une culture populaire autour du football est vecteur de résistance, d’émancipation. C’est une histoire qui est complètement écrasée, en tout cas très peu connue, notamment à cause du foot business, de l’industrie du football. Donc oui, c’est évidemment aussi un livre qui, en creux, critique les dérives industrielles et économiques du foot business aujourd’hui.

ans le choix des histoires, j’ai l’impression que vous avez cherché à vous écarter un peu de l’histoire officielle écrite par la FIFA…
M.C. Oui. En fait, le but, c’est de raconter une histoire par en bas. C’est vraiment une histoire à hauteur d’homme, de femme et de gens qui aussi subissent des dominations ou de l’oppression, que ce soit de la part de dictatures, du patronat ou du patriarcat. Effectivement, c’est plutôt une histoire qui n’épouse pas forcément l’histoire officielle du football, même si on parle de certains grands matchs mythiques ou de certaines Coupes du Monde. On va dire qu’elle épouse plutôt l’histoire des mouvements sociaux, que ce soit le soulèvement contre le nazisme ou comme un peu plus récemment les printemps arabes de 2011. On voit qu’à chaque fois, le football était là, d’une façon ou d’une autre.

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On apprend beaucoup de choses dans ce livre, notamment sur le football féminin, qui aurait dû prendre son envol dès les années 1920. Comment expliquez-vous que la majorité de vos histoires sont si méconnues?
M.C. Déjà, certaines histoires sont restées tapies dans l’ombre. Là, vous parlez de football féminin. C’est vraiment l’histoire qui a été la plus compliquée à déterrer. C’est d’ailleurs le chapitre que j’ai inséré au dernier moment dans le livre originel. C’est une histoire qui n’est pas forcément légitimée, qui est difficile à retrouver et qui reste aussi une histoire beaucoup orale. Ensuite, parce que l’histoire, comme on le dit toujours, ce sont les gagnants qui l’écrivent.
Ce livre ne raconte pas l’histoire flamboyante du football, mais une histoire à la marge, vue depuis les dominés et non pas les dominants. C’est aussi le geste du livre et de la BD, de remettre en lumière ces combats-là. Cette histoire populaire est écrasée parce qu’elle n’arrange pas non plus les autorités officielles du football. Les grandes instances type FIFA, par exemple, veulent avant tout vendre le football comme un objet lisse, marketé, appropriable par tous et toutes. C’est donc cette histoire-là qui est plutôt mise en avant, celle des grands champions, des Ballons d’or et des grandes équipes nationales qui gagnent. Voir des hommes et des femmes en lutte n’est pas forcément bon pour le foot business. En tout cas, c’est beaucoup plus conflictuel.

Vous montrez que même aujourd’hui à l’époque du football-business, il reste des espaces de résistance comme avec les ultras d’Ahlawy en Tunisie en 2011 ou la footballeuse Megan Rapinoe en 2019. Ça vous rassure sur l’avenir du foot?
M.C. L’avenir du foot est quand même très mal engagé. On est dans une course perpétuelle aux profits. On voit là déjà les prochaines Coupes du Monde, comment et où elles vont s’organiser. On va dire que l’avenir est plutôt sombre. Après, il y a quand même une force toujours un peu souterraine car c’est un jeu qui reste quand même appropriable par tous. C’est une pratique pauvre en fait. C’est ça aussi la puissance du football. Il faut très peu de moyens pour le pratiquer. Ensuite, en tant que spectacle, ça reste un énorme vecteur d’émotions et c’est extrêmement populaire. Ce qui fait qu’effectivement, malgré cette espèce de chape de plomb, de monolithe que peut être le foot business, on peut toujours avoir des égratignures et des fissures. On l’a constaté pendant le printemps arabe de 2011 ou le soulèvement algérien contre le régime de Bouteflika en 2009 où les ultras étaient extrêmement présents. On le voit là, depuis quelque temps aussi, contre le racisme ou en soutien à la Palestine par exemple. Dans les stades, il y a toujours des ébauches ou en tout cas des prémices de résistance qui persistent.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)


«Une histoire populaire du football» par Mickaël Correia, Lelio Bonaccorso et JC Deveney. Delcourt. 23,75 euros.

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