Marie Bardiaux-Vaiente: « Militante contre la peine de mort »

Après un premier album sur le combat de Robert Badinter pour l’abolition de la peine de mort, l’historienne Marie Bardiaux-Vaiente prolonge sa réflexion en racontant le procès du nazi Adolf Eichmann à Jérusalem en 1961. « L’enfer est vide, tous les démons sont ici » est un plaidoyer convaincant contre la peine capitale.

Est-ce en travaillant sur votre précédent livre « L’abolition – Le combat de Robert Badinter » que vous avez découvert ce texte qu’il a écrit pour demander la grâce d’Adolf Eichmann en 1961?
Marie Bardiaux-Vaiente.
Non. Même pendant ma thèse, je n’avais pas eu accès à ce texte. C’est en commençant les recherches pour ce nouveau livre que je l’ai découvert. Le fil rouge a été évident pour moi.

Comment est né ce livre?
M.B-V.
Je me posais la question de la peine de mort en Israël. Après trois ou quatre jours de recherche, je ne comprenais pas qu’elle ait été abolie en 1954 et qu’Eichmann ait été exécuté en 1962. Je me suis d’abord dit que c’était du droit militaire. En fait, pas du tout puisqu’il a été pendu. J’ai alors découvert la loi de 1950, qui est rétroactive. Cela m’interroge, car cela rejoint plusieurs champs militants chez moi. Je me bats beaucoup contre l’antisémitisme et contre la peine de mort. On est pile au carrefour de ces deux intérêts intellectuels et militants.

« L’enfer est vide, tous les démons sont ici » interroge également sur la notion de monstre, sur la responsabilité du bourreau, mais aussi de l’idéologue. C’est un débat qui prend tout son sens avec ce procès d’Eichmann, qui plaide l’obéissance totale au régime et rejette la culpabilité aux dirigeants nazis?
M.B-V.
Cela fait beaucoup référence. Je fais d’ailleurs intervenir Hannah Arendt, qui a prononcé cette phrase sur la « banalité du mal » que tout le monde cite sans vraiment savoir. Elle est devenue une sorte d’icône pour plein de gens qui ne l’ont pas lu. Je trouve toujours cela un peu curieux. C’est pour cela que je l’intègre à ce trio aux côtés de deux héros fictifs. Cela me permet d’entremêler trois paroles différentes.

Il y a une image très forte dans ce procès lorsqu’Eichmann reste impassible pendant la diffusion des images filmées des camps de concentration. Ce contraste avec une assistance bouleversée par des images insoutenables n’était-elle pas la preuve de sa monstruosité?
M.B-V.
J’ai du mal avec le terme de monstre. Si on dit que le bourreau est un monstre, on le met en dehors de l’humanité alors qu’on part du principe que l’on ne peut jamais l’être. Évidemment, on ne peut pas tous être Eichmann et encore heureux. Cela nous désengage totalement sur nos actes et sur notre propre responsabilité individuelle et collective. Eichmann n’avait aucun remords. En tout cas, il n’en a pas fait état. Son attitude est évidemment monstrueuse. De là à dire que c’était un monstre, c’est un autre sujet.

Avez-vous eu accès aux images filmées du procès?
M.B-V.
On les trouve facilement sur YouTube. Il existe aussi des films. Cela dure des heures et des heures puisque tout a été filmé pendant huit mois. J’ai regardé quatre ou cinq heures sur des moments distincts pour ressentir l’ambiance, voir parler le procureur Hausner, les juges, l’avocat Servatius… C’était important de les voir en action pour essayer de retranscrire quels hommes ils avaient pu être pendant ce procès. Et puis bien sûr Eichmann, qui est glaçant.

Comme pour « L’abolition – Le combat de Robert Badinter », vous avez travaillé avec le dessinateur Malo Kerfriden. Cela a été une évidence de poursuivre avec lui?
M.B-V.
On venait de finir « L’abolition – Le combat de Robert Badinter » et je savais qu’il était disponible. J’ai monté ce sujet qui a tout de suite été accepté par l’éditeur. Comme on avait bien travaillé ensemble, je lui ai logiquement proposé de m’accompagner. Cela l’intéressait aussi pour des raisons graphiques avec Israël dans les années 60. C’est important que les dessinateurs et dessinatrices se sentent bien dans une ambiance.

Quand vous écrivez sur l’abolition de la peine de mort, est-ce pour convaincre le lecteur ou juste ouvrir le débat?
M.B-V. J
e porte ma voix. Depuis que je suis enfant, je milite pour l’abolition universelle de la peine de mort. J’ai engrangé du savoir, de la connaissance, du militantisme. Moi aussi, je me suis posée des questions dans la vie. Je ne peux pas vous répondre autrement. Tant qu’il y aura encore des assassinats légaux dans le monde, je ne serais pas en paix. J’ai très mal vécu les exécutions fédérales sous Trump. Je suis dans un état de sidération perpétuelle en constatant que cela existe encore. Cela me semble anachronique à un point… Comment des démocraties comme les États-Unis ou le Japon peuvent continuer d’exécuter des gens par tout un mécanisme légal !

Quarante ans après l’abolition de la peine de mort, est-ce qu’il est aujourd’hui et peut-être encore plus qu’hier important de se battre pour la défendre?
M.B-V.
Tout à fait. Je me rends compte déjà que les dernières générations ne sont pas du tout au courant de qui, de quand ou que l’on a utilisé la guillotine jusqu’au bout. Cela se perd dans la mémoire collective. Il est important de rappeler que c’était hier. Cela devient un sujet historique, mais néanmoins toujours d’actualité. Au-delà de cela, comme cette mémoire s’effrite un peu, dans la sphère publique, c’est quelque chose qui revient de plus en plus depuis sept ou huit ans. J’ai été très choquée de l’utilisation de fausses guillotines dans certaines manifestations.

Est-ce qu’il y a un vrai risque de réouverture de ce débat?
M.B-V.
En France, tant que l’on reste en démocratie, on ne va pas la rétablir, car on est protégé par la constitution et par l’Union européenne. Mais remettre ces idées dans l’espace public joue sur la question sécuritaire. Des politiques peuvent utiliser l’argument de ce retour à la vengeance et à la loi du talion pour se pencher sur la prison, proposer une politique plus répressive ou créer des peines à perpétuité.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

« L’enfer est vide, tous les démons sont ici » de Marie Bardiaux-Vaiente. Glénat. 19,50 euros.

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