Julien Frey: «Althea Gibson reste méconnue en France»
Il y a des destins qui méritent d’être racontés, et celui d’Althea Gibson en fait indéniablement partie. Avec Sylvain Dorange au dessin, le scénariste Julien Frey rend un hommage vibrant à cette pionnière du tennis, première joueuse noire à remporter un tournoi du Grand Chelem. « White only » est un album politique, qui raconte l’ascension d’une femme pleine de détermination, brisant les barrières du racisme et des préjugés pour s’imposer dans un monde qui ne voulait pas d’elle.
Comment avez-vous découvert l’histoire d’Althea Gibson?
Julien Frey. Un peu par hasard, il y a cinq ans. Je faisais des recherches sur un autre livre quand je suis tombé sur un article sur Althea Gibson. Je n’en avais jamais entendu parler et je pensais, comme beaucoup de gens, que le premier joueur noir à avoir remporté un tournoi du Grand Chelem était Arthur Ashe. C’est d’ailleurs toujours marqué sur sa fiche Wikipédia. J’ai tout de suite eu envie d’en savoir plus sur Althea et j’ai commencé mes recherches.
« Elle reste très méconnue. Même en France. Avec ses onze victoires en Grand Chelem. »
Comment expliquez-vous qu’elle soit si méconnue du grand public ?
J.F. Aux États-Unis, grâce à Serena et Venus Williams, les gens commencent à savoir qui est Althea Gibson. Mais dans le reste du monde, elle reste effectivement très méconnue. Même en France. Avec ses onze victoires en Grand Chelem, j’ai du mal à trouver une bonne raison. Je pense qu’elle a beaucoup dérangé, bousculé un monde qui était encore réservé aux Blancs. Althea a ouvert la voie, mais il a fallu du temps pour que le tennis se démocratise. Dans les années 80, je me souviens que les joueurs noirs étaient encore peu nombreux sur le circuit professionnel.
Althea avait aussi beaucoup de caractère, disait ce qu’elle pensait. Elle n’avait pas les « codes ». Cela lui a fermé quelques portes du monde du tennis, mais aussi d’une partie de la communauté noire qui lui en a voulu de ne pas soutenir activement le mouvement des droits civiques. Althea a dit ouvertement pourquoi elle ne voulait pas les soutenir quand d’autres se seraient contentés de ne rien dire.

Est-ce qu’il a été compliqué de se documenter sur la vie d’Althea Gibson et le contexte historique de l’époque ?
J.F. En France, il n’existe rien sur Althea Gibson. Aux États-Unis, il existe deux livres sur elle. Sur la ségrégation dans le monde du tennis, je n’ai rien trouvé.
« Je pense que le monde change, mais jamais assez vite, et que certains milieux sont encore peu ouverts à la diversité. »
À travers le parcours d’Althea Gibson, «White Only» met en lumière le racisme et la ségrégation dans l’Amérique des années 1940. C’est ce qui vous intéressait dans son histoire ?
J.F. À vrai dire, plus que le tennis ou la ségrégation dans l’Amérique des années 50, ce qui m’intéressait, c’est de dire aux jeunes lecteurs que si Althea y est arrivée, elle qui n’avait aucune chance, alors eux aussi peuvent y arriver. C’est valable dans le sport comme dans n’importe quel milieu professionnel. Je pense que le monde change, mais jamais assez vite, et que certains milieux sont encore peu ouverts à la diversité. J’ai grandi dans le 20e arrondissement à Paris. Dans ce quartier populaire, la diversité était là. Ce n’était pas une question.

Votre livre rend également hommage à toutes ces personnes qui l’ont aidé à devenir une grande championne. Il était important de montrer cette solidarité?
J.F. Oui, Althea doit beaucoup a elle-même. Mais aussi beaucoup aux autres. Des membres de la communauté noire mais aussi des Blancs.
Écrire une histoire sur le sport, et le tennis en particulier, représentait-il une motivation supplémentaire ? Avez-vous une passion pour ce sport?
J.F. Je vois plus « White Only » comme un album social, politique, qu’un album de passionné sur un sport. D’ailleurs, nous sommes assez critiques avec le monde du tennis tel qu’il existait à cette époque. Mais, il est vrai que le tennis a toujours été « mon sport » et que j’ai longtemps cherché un sujet autour de lui.

Représenter le mouvement et l’intensité du sport en dessin est un défi. Sylvain Dorange y parvient avec un style dynamique et expressif…
J.F. C’est effectivement un défi. J’avais beaucoup aimé le travail de Sylvain sur les Klarsfeld et la jeunesse de Gisèle Halimi. Je lui ai proposé le projet parce que je sentais qu’il pourrait le faire mais sans savoir si l’univers allait le tenter. Par chance, Sylvain a fait du tennis lui aussi et cela l’a beaucoup aidé à faire l’album. Mais, je pense que c’est la dimension politique du projet et le personnage d’Althea qui lui ont donné envie de faire l’album.
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
«White Only» par Julien Frey et Sylvain Dorange. Glénat. 16,99 euros.
