Franck Biancarelli: «Un rythme feuilletonesque qui dynamise la narration»

Avec « Green Witch Village », Franck Biancarelli et Lewis Trondheim signent un thriller d’espionnage très original au cœur du New York de 1959. Entre hommage aux daily strips américains, contrainte formelle héritée du feuilleton et dimension paranormale, l’album déconstruit les codes classiques pour proposer une narration moderne au rythme trépidant.

Quel a été le point de départ de « Green Witch Village »?
Franck Biancarelli.
Je suis très fan des daily strips et du dessin américain des années 30 à 60. C’est-à-dire Milton Caniff, Noel Sickles, Stan Drake, Alex Kotzky… Alex Raymond et Harold Foster également, même si c’est un peu avant. Bref, je suis très fan de ce genre de dessin. Beaucoup moins des histoires, même si Caniff, Raymond et Foster avaient quand même des qualités de scénaristes. Mais les strips comme « Mary Perkins », « On Stage » ou « Apartment 3-G » sont tout de même un peu plus indigents au niveau des scénarios. Même si ce n’est pas dit comme ça, cela se contente souvent de jeunes femmes qui ont pour seul rêve de devenir actrices ou de faire un bon mariage.
Donc, j’ai proposé à Lewis Trondheim qu’on fasse une histoire comme ça, mais avec un vrai scénario. Il m’a dit : « Pourquoi pas ? » Du coup, je lui ai proposé une idée. C’était une jeune femme à qui on offrait un recueil de ce genre de strips en lui disant : « Tu vas voir, c’est rigolo, c’est vraiment ton portrait craché. » Une fois rentrée chez elle, le soir, dans son lit, elle constate qu’effectivement, l’héroïne lui ressemble avec un visage similaire et la même coupe de cheveux. Elle remarque aussi un peu l’indigence des scénarios. Puis, elle s’endort et le lendemain, elle se réveille dans la bande dessinée. Elle va alors se demander si c’est un rêve dont elle va se réveiller ou si c’est la réalité et comment sortir de là. Voilà, c’était ça mon pitch de départ.



Lewis Trondheim apporte une dimension paranormale à ce thriller d’espionnage des années 50, puisque le corps de l’héroïne est possédé par une femme de 2025. Comment avez-vous abordé visuellement ce concept complexe pour le rendre compréhensible et immersif?

F.B. Elle entend une voix, et cette voix est simplement matérialisée par un spectre. Après, il y a des moments oniriques qui sont traités un peu différemment. On a vraiment résolu ça en essayant de circonscrire le périmètre temporel de notre histoire. Au départ, ça commençait dans le présent, puis la personne s’endormait, image noire, on tournait la page et on se retrouvait dans le comic book. Lewis a très rapidement enlevé cette partie pour entrer directement dans l’histoire, au moment où la personne se réveille en ne sachant pas qui elle est. On s’est aussi longtemps posé des questions sur la fin de l’histoire, s’il fallait montrer le temps présent. On a dessiné des parties du temps présent mais on n’était pas forcément convaincus qu’il fallait le mettre. À un moment, Lewis a décidé que non. On démarrait l’histoire quand Tabatha se réveillait, possédée par un esprit de 2025, et on terminait l’histoire au moment où l’esprit d’Émilie, puisqu’elle s’appelle Émilie, rentrait en 2025. Je pense que c’est cette réponse qui résout l’essentiel des problèmes graphiques.



Comment vos influences se manifestent-elles dans «Green Witch Village», notamment dans la reconstitution de New York en 1959?

F.B. C’est un dessin que j’ai toujours aimé, que j’ai toujours regardé. Je pense que ça s’est fait par imprégnation. Ce qui me plaît dans ce genre de bande dessinée, c’est la synthétisation. C’est-à-dire que c’est du dessin qu’on va qualifier de très réaliste, mais par contre, il n’est pas photoréaliste à cette époque-là. On synthétise par le trait.
Ensuite, pour New York, je m’en suis éloigné. Si vraiment, on analyse ça de près, la plupart de ces strips font plus référence à des fonctionnements qu’on pourrait qualifier de théâtraux. C’est-à-dire que les arrière-plans sont souvent assez peu détaillés, il y a assez peu de profondeur. Je voulais que ça soit clair pour notre héroïne et pour nous. Ce n’était pas un canular. Elle ne se retrouvait pas dans une pièce coincée. Je voulais vraiment montrer la perspective extrêmement lointaine. Beaucoup de points de perspective sont à l’intérieur de l’image et, à perte de vue, c’est la ville, et c’est New York.
Une fois que j’ai dit ça, ça signifie que le problème des architectures et de la représentation de la ville a dû être géré très différemment de cette époque. Après, il y a une espèce de vernis, de pose de noir, de synthétisation du dessin qui me ramène vers cette époque, mais parce que c’est ce que j’aime depuis très longtemps. Et en l’occurrence, pour résoudre les problèmes techniques, je procède de façon très différente de l’époque. C’est aussi pour ça, à mon avis, que ça y ressemble sans y ressembler.



On a l’impression de lire une histoire moderne dessinée avec un style rétro…
F.B.
Quand on ouvre le livre comme ça, il y a un petit côté rétro, et puis si on le feuillette, on s’aperçoit qu’il y a une narration très différente de la narration classique. Et puis, on s’aperçoit aussi que l’histoire est moderne. Le personnage féminin est principalement dans un uniforme, un imperméable et un pantalon, donc elle n’est pas traitée comme dans ces bandes dessinées classiques. Elles étaient toujours très apprêtées, très belles, très charmantes, très dans la séduction. Là, ce n’est pas le cas de Tabatha. En fait, c’est comme une déstructuration d’un principe narratif assez classique, qui est propre à la BD américaine comme à la BD franco-belge. Il y a une espèce de déconstruction de tout ça, un peu comme le personnage de Tabatha déconstruit forcément l’époque où elle se retrouve plongée, vu qu’elle est de 2025, il y a quand même beaucoup de choses qu’elle n’a pas envie d’accepter, et on la comprend.



Qu’est-ce que ces contraintes vous apportent?
F.B. Cela ajoute cette rythmique feuilletonesque qui ne se fait plus jamais en bande dessinée. Ça redynamise un peu la narration. Il y a une espèce de logique méta dans cet album, mais par contre, ce qu’on voulait absolument, c’est que le livre puisse se lire au premier degré. Si on lit le livre au premier degré, on a une histoire, et quand on lit après les explications à la fin, la plupart des gens me disent qu’ils ont eu envie de s’y replonger. Ils l’ont relu avec un deuxième vernis.



Outre ce scénario déjà très original, vous vous êtes imposé quatre contraintes supplémentaires…
F.B. En effet. La première case est toujours une grande image. La dernière sera toujours une chute. Chaque planche doit pouvoir être lue de façon autonome, une ellipse la séparant de la précédente. Enfin, les planches sont découpées de façon à pouvoir être montées en trois ou quatre strips. Évidemment, si on avait voulu raconter cette histoire sans la dimension méta, il y aurait eu sûrement beaucoup plus de pages et de grandes images qui auraient pris beaucoup plus leur temps.



Est-ce grâce à ces contraintes que «Green Witch Village» est si original?
F.B. Oui, absolument. C’est-à-dire que ces contraintes supplémentaires, qui étaient construites pour la publication d’une page chaque dimanche, obligeaient les auteurs à beaucoup d’astuces narratives. Ces contraintes-là, appliquées au franco-belge nous ont proposé plein d’idées, plein de solutions rythmiques de narration. Ça provoque à l’arrivée un format assez inédit. Chaque page est conclusive et propose une ellipse un peu différente des ellipses classiques qu’on proposerait naturellement en bande dessinée. C’est ce qui rend la lecture aussi trépidante.



Ces contraintes ont-elles été parfois difficiles à respecter?
F.B. Jamais. Ça nous passionne. Ce n’est pas une contrainte pour une contrainte. C’est qu’on est persuadé l’un comme l’autre des avantages qu’on va en tirer et de l’originalité qu’on va produire, même si on n’a pas exactement tous les contours de cette originalité. Lewis a longtemps pratiqué ce qu’on appelle l’Oubapo. Moi-même, j’ai déjà produit ça dans une série ancienne qui s’appelle « Le Livre de Destin ». J’avais proposé à Serge Le Tendre de suivre des espèces de méandres comme ça. On est un peu spécialistes, on va dire, de ces comportements et on y est très à l’aise, même si on ne les pratique pas tout le temps.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

«Green Witch Village» par Franck Biancarelli et Lewis Trondheim. Le Lombard. 21,95 euros.

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