Arnaud Le Gouëfflec: «Un cas d’héroïsme collectif»
En août 1942, 108 enfants juifs du camp de Vénissieux échappent à la déportation grâce au courage de femmes et d’hommes unis dans un même élan de résistance. Adaptée du livre de Valérie Portheret, « Vous n’aurez pas les enfants » retrace ce moment poignant de l’histoire. Son scénariste, Arnaud Le Gouëfflec, revient sur cette mobilisation collective et sur sa volonté de traiter le sujet avec sobriété et émotion.

On a davantage l’habitude de lire vos albums sur le rock ou le cinéma. Qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter cette histoire du sauvetage des enfants juifs de Vénissieux?
Arnaud Le Gouëfflec. C’est Jean Paciulli, le précédent directeur général des éditions Glénat, qui avait lu le livre de Valérie Portheret, et en a parlé avec enthousiasme à notre éditeur Franck Marguin. Je partage avec lui de nombreux enthousiasmes, notamment autour du rock au sens large. J’ai lu le livre de Valérie et j’ai moi aussi été touché et secoué par son récit. J’ai senti qu’il y avait une manière de raconter cette histoire qui nous permettrait, à Olivier Balez et moi, de mettre en place certaines envies graphiques et narratives.
«Vous n’aurez pas les enfants » traite d’un épisode sombre de l’histoire, la traque des enfants juifs sous l’Occupation. Qu’est-ce qui vous a poussé à raconter cette histoire sous forme de bande dessinée?
A.L.G. C’est vraiment né de l’envie d’ajouter un étage à la fusée que Valérie a inventée : elle nous a communiqué son envie de diffuser la mémoire de cette histoire. Nous sommes du côté bande-dessinée de l’histoire, et il nous est apparu que ce média nous permettrait de poser le climat, de matérialiser le huis-clos, l’aspect thriller administratif, de rendre sensible et visuel ce qui est juste là de l’ordre du texte et du document historique.

« Ça bat en brèche le mythe du héros solitaire, et c’est en ça que cette histoire est particulièrement remarquable. »
Le titre est fort et engagé. Comment l’avez-vous choisi?
A.L.G. Après quelques hésitations, nous sommes revenus au titre du livre de Valérie, qui est aussi celui du tract emblématique de la Résistance. Le meilleur titre possible.
Le récit repose sur des personnages historiques et des événements réels. Quelle a été votre démarche de recherche documentaire?
A.L.G. Là aussi, l’apport de Valérie Portheret a été décisif. En tant que scénariste, je savais qu’elle me corrigerait si je commettais un contre-sens historique, j’étais donc particulièrement en confiance. Je me suis senti par conséquent assez libre. Pour l’aspect documentaire, je me suis appuyé sur ses travaux, sur sa thèse, son livre, et sur les documents administratifs et photos qu’elle nous a transmis, et dont certains figurent dans les trames graphiques d’Olivier.

Avez-vous découvert des éléments ou témoignages qui vous ont particulièrement marqué pendant vos recherches?
A.L.G. Ce qui nous a le plus marqués, c’est qu’il s’agit d’un cas d’héroïsme collectif. Un grand nombre de sauveteurs, de toutes obédiences, qui s’unissent pour agir. Ça bat en brèche le mythe du héros solitaire, et c’est en ça que cette histoire est particulièrement remarquable.
« L’important pour nous était de rendre hommage à la dignité des personnes. »
Quelles ont été les difficultés narratives ou émotionnelles liées au traitement d’un sujet aussi grave en BD?
A.L.G. Il faut, comme dit Olivier, savoir placer le curseur, ne pas passer à côté de l’émotion, mais ne pas en rajouter non plus. On a essayé de s’astreindre à une certaine sobriété, ce qui n’empêche pas certaines cases de frapper au cœur. L’important pour nous était de rendre hommage à la dignité des personnes.

Comment s’est passée votre collaboration avec Olivier Balez? A.L.G. On se connaît très bien, puisqu’on a déjà travaillé ensemble (« Topless », « Le Chanteur sans nom », « J’aurai ta peau Dominique A ») et nous avons passé pas mal de temps au départ à définir le périmètre graphique et narratif auquel nous souhaitions nous ajuster. La couleur, le climat, le parti-pris des trames administratives, l’aspect kafkaïen de certains passages, tout cela a été minutieusement décidé ensemble, selon les envies d’Olivier ou les miennes.
Le style graphique joue un rôle essentiel dans l’immersion du lecteur. Comment avez-vous défini l’esthétique de l’album?
A.L.G. Olivier avait en tête des références comme Félix Vallotton ou David Mazzucchelli. Je connaissais aussi son goût pour les trames. C’est un coloriste, la couleur est centrale dans son travail, donc on a réfléchi à ça, et l’idée d’un huis-clos étouffant, d’un ciel plombé, le fait, avéré, qu’un orage a éclaté au moment de la séparation des enfants et des parents, nous ont conduits dans une certaine direction. Olivier a ajusté ses choix au mieux pour servir le sujet.

Y a-t-il des choix visuels ou des mises en scène qui ont été particulièrement difficiles à concevoir ou à trancher?
A.L.G. La représentation des enfants nous a questionnés, entre volonté de ne pas être dans la pathétique et celle de ne pas passer à côté de l’émotion.
Quel regard portez-vous sur l’importance de la mémoire et de la transmission de ces événements historiques à travers la bande dessinée?
A.L.G. Je n’ai pas vraiment d’avis sur la question, ou plutôt j’en ai deux : du point de vue mémoriel, il est capital de transmettre, que ce soit à travers tel ou tel média, et la bande-dessinée n’est qu’un des moyens pour ça. Du point de vue de la BD, qui ne peut se réduire à un moyen, elle a toute légitimité à s’emparer de n’importe quel sujet. Pour l’instant, tout se passe bien. On a surtout eu d’excellents retours des enfants toujours en vie et de leurs descendants.
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
«Vous n’aurez pas les enfants » par Arnaud Le Gouëfflec, Olivier Balez, d’après l’oeuvre de Valérie Portheret. Glénat. 16,99 euros.
