Alexis Bacci: «Du divertissement avec un peu d’émotion»
Avec «Possessions», Alexis Bacci signe un polar ésotérique dense, personnel et habité. Entre souvenirs d’enfance, spiritualité et besoin de résilience, l’auteur mêle fiction et vérités intimes, jusqu’à convoquer le fantôme de son père assassiné.

«Possessions» explore le genre du polar ésotérique. Qu’est-ce qui vous fascine dans l’ésotérisme?
Alexis Bacci. Peut-être que j’ai vu trop de films. Ou peut-être est-ce dû à mon éducation. Pendant le divorce de mes parents, on me disait que ma grand-mère était une sorcière pour que j’en aie peur. Elle avait un gigantesque vieux chat, fou et méchant, et des livres sur la divination. Ça a eu l’effet contraire, je trouvais ça cool. Même si avec le recul, elle avait quelque chose de malfaisant tout de même. Ma mère me tirait les cartes et me faisait mon ciel astral. Plus les films, les histoires de vampires, le diable de « Fantasia »…
Ensuite, j’ai toujours eu le goût du fantastique. Je vois ça comme des paraboles. Je suis assez mystique, mais j’en parle peu, car on passe vite pour un illuminé. Je n’ai envie de convaincre personne. Le mysticisme, c’est beaucoup un vivier à charlatans qui exploitent les angoisses et les douleurs de gens qui cherchent des réponses. En plus, j’ai des croyances un peu con-con des fois. Des superstitions.
Par exemple?
A.B. Certains croient en des choses comme les rêves prémonitoires, les énergies, d’autres pas. Moi, je vois beaucoup de signes, de coïncidences, de sentiments de déjà-vu. C’est d’un point de vue spirituel, intéressant et enrichissant. Je me crée peut-être des angoisses aussi. J’ai reçu une éducation catholique. Ce qui m’intéresse, c’est la lutte du bien contre le mal et les niveaux de gris dans lesquels les individus essayent de naviguer. Qu’un mec ait multiplié les pains ou pas, qu’un autre soit fort grâce à ses cheveux… L’intéressant, c’est surtout ce que ça raconte. Je lisais le « Nouveau Testament » dans des versions pour enfants comme je lisais des livres sur la mythologie ou des « Strange » et des « Marvel ». Une autre mythologie en somme. Certainement comme tous les enfants, je pensais que j’étais « différent », qu’à l’adolescence mes super-pouvoirs apparaîtraient. J’ai mis du temps à me raisonner. Une thérapeute m’a dit un jour : « Vous avez dû être affreusement déçu ». Effectivement. Mais, de tout ça, il reste un attrait pour une certaine magie de la vie.

Votre œuvre semble très personnelle. Où situez-vous la frontière entre l’autobiographie et la fiction?
A.B. Je mets toujours de moi ou de mon expérience dans mon travail. Ça naît toujours d’une envie, d’une blessure, d’un besoin, d’un événement déclencheur de quelque chose dans ma vie. Même, ce peut être un enthousiasme pour un univers ou une culture. Que ce soit une citation empruntée ou une scène vécue, j’essaye que ça retranscrive « la vérité ». Par exemple, la citation « La BD est un art de petit garçon blessé » que j’avais déjà confié à Bastien pour qu’il l’utilise dans « Dernier week-end de janvier », c’était une ex-fiancée qui me l’avait dite. Une femme brillante. La preuve, j’utilise ses mots qui sont meilleurs que ceux que j’aurais pu trouver moi.
« J’ai poussé le curseur en mettant en abîme le deuil de mon père et un certain mal être que je pouvais ressentir il y a des années. Le personnage antipathique décrit en début d’histoire est basé sur celui que je devenais à une certaine époque. Aigri et désabusé. »
Je n’arrive pas à faire de la pure autobiographie. Je n’ai pas le point de vue ou peut-être que ce n’est pas mon talent. En revanche, mes personnages ou les situations, c’est souvent du vécu ou alors des situations empruntées à un « What if » existentiel. Déjà « Captain Death » était une réaction face à la mort qui avait clairement impacté plusieurs niveaux de ma vie en 2015. J’en avais fait une farce, je la trouvais vulgaire et ordinaire.
Dans « Dérives », je mettais des petites bribes de moi, et dans « Possessions », j’ai poussé le curseur en mettant en abîme le deuil de mon père et un certain mal être que je pouvais ressentir il y a des années. Le personnage antipathique décrit en début d’histoire est basé sur celui que je devenais à une certaine époque. Aigri et désabusé. C’est un petit message que j’envoie à mon moi du passé. Sois plus doux avec toi, arrête de t’abîmer. Si ça ne te va pas alors change d’environnement. Reste avec ce et ceux qui te font du bien.

Vous évoquez l’assassinat de votre père. Écrire sur un sujet aussi intime, est-ce une forme de thérapie?
A.B. Glénat me fait confiance. Je pense qu’ils savent que mon investissement dans mon travail est on ne peut plus entier, sincère et complet. J’avais pitché un polar ésotérique qui les a, semble-t-il convaincu. J’avais dit à Robin : « Veux-tu que j’essaye de faire un peu plus mainstream que d’habitude ? » Car pour le moment, je suis un auteur avec un public « confidentiel ». Je lui ai fait part de mon envie d’évoquer dans des pages mon deuil et des cauchemars qui y étaient lié. Il m’a dit qu’il voulait travailler avec moi pour que je fasse du « Bacci ». Je ne le remercierais jamais assez de cette confiance.
La BD, l’écriture et le dessin sont de toute façon, pour moi, un exutoire. J’avais besoin de commencer à sortir ce truc sur ce qui s’est passé. J’ai aussi écrit un livre sur le sujet. Mais l’idée n’est pas d’ennuyer les gens avec mon petit problème. Je tente de faire le lien entre du divertissement et un truc qui ait du sens. Toujours pour y mettre une part de « vérité » ou au moins de sincérité.
Ce qui s’est passé est bien plus grave finalement. Dans ce livre, je caresse uniquement quelques souvenirs doux-amers d’un super papa. Et la nécessité de résilience quelle que soit l’abjection que représentent des choses que j’ai côtoyée dans cette histoire avec les juges, les avocats, les injustices, la bêtise… La famille de l’assassin ou même ma propre famille. C’est Vittorio Gassman qui dans une interview disait : « La vie est un jeu difficile, parfois cruel, mais il vaut toujours mieux y être que de ne pas y être ».

Turin semble imprégnée d’un imaginaire ésotérique fort. Avez-vous perçu cette dimension en y séjournant?
A.B. La première fois, clairement, c’était cauchemardesque. Je sortais des histoires de l’assassinat de mon père, j’étais malade physiquement. Émotionnellement complètement dérangé par tout ça. L’hôtel me faisait penser à « Suspiria » de Dario Argento. Je me suis fait un très mauvais trip. Mais j’aurais peut-être pu me le faire ailleurs.
En y retournant, j’avais déjà un peu plus mes esprits. J’allais me documenter davantage après un gros travail de recherche fait en amont. J’ai même sollicité pas mal de gens pour prendre plein de renseignements. Je pense par exemple à Giorgio Albertini qui m’y a rejoint pour me guider dans le musée égyptien. C’était super de se voir là-bas. D’ailleurs, j’étais prisonnier de la ville à cause des grèves SNCF. J’ai donc fui à Milan le temps de trouver un moyen de retrouver ma famille.
Le musée du Cinéma, aussi, est un lieu chargé. Je ne sais pourquoi j’aime autant cet endroit. D’ailleurs, dans l’histoire, il est presque anecdotique alors que j’avais des images dantesques de la séquence finale. Finalement, si j’avais exploité davantage la statue du film « Cabiria » qui s’y trouve, j’aurais rendu confus le propos. J’ai dû beaucoup me couper, me censurer presque pour que le livre reste lisible.
Comment construit-on une narration soutenue sur près de 400 pages sans perdre le lecteur?
A.B. En ne s’écoutant pas trop, je pense. Parfois, des idées, peut-être super au demeurant, ne trouvent pas leur place dans la version finale. Et si je dois être honnête, j’ai un peu de chance. Sur plein de petits détails, je retombe un peu sur mes pattes par accident. Je fais de mon mieux quand même, je retravaille. Par exemple, j’adore la scène du gigot dans « Vincent, François, Paul et les autres » de Claude Sautet. Je voulais une scène d’embrouille comme ça. Je l’ai réécrite et restoryboardé plusieurs fois. Que des fiascos. Au final, je l’ai supprimée et ça marche même mieux sans une grosse embrouille. Un mec en a marre, il plante son dîner, sa vie, et se barre.
« J’espère que ce n’est pas un livre prétentieux, ça se veut du divertissement « easy reading » en tout cas, avec j’espère, un peu d’émotion. »
La notion de « grand œuvre » que je développe depuis plusieurs années. Je me documente dessus en alchimie et je vois qu’elle est présente dans le « Nigredo » de l’Égypte des pharaons. Les deux tiers des notes que j’ai prises pour ce livre ne sont pas dedans. A contrario, j’ai laissé des choses un peu anecdotiques que je n’arrivais pas à évincer et qui sont ce dont les gens me parlent le plus. De toute façon, c’est bizarre de faire des livres, on prend un billet pour nulle part et on voit où ça mène.

«Possessions» exige une certaine attention du lecteur. Aviez-vous la volonté de proposer une narration ambitieuse et exigeante?
A.B. J’espère ne pas le perdre ce lecteur, mais ce serait à lui d’en juger. J’aime prendre le temps de raconter les choses comme je le sens. Je savais que je partais sur un gros bouquin quand Robin m’a dit de « me lâcher ». Mais je ne pensais pas faire un truc pareil. J’ai même arrêté, car je pouvais faire 200 pages de plus sans problème. Étant le premier à pester sur les films de 2h30 en me disant : « c’est prétentieux de penser que tu ne vas pas ennuyer le spectateur ». Je suis en pleine contradiction. D’autant que quand je regarde « Le Comte de Monte-Cristo » d’Alexandre De La Patellière et Matthieu Delaporte, ça fait trois heures et je ne les vois pas passer. Plus modestement, j’ai essayé de retomber sur mes pattes scénaristiquement et je tente de rythmer le découpage pour qu’on ne s’ennuie pas. J’espère que ce n’est pas un livre prétentieux, ça se veut du divertissement « easy reading » en tout cas, avec j’espère, un peu d’émotion.
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
«Possessions» par Alexis Bacci. Glénat. 29 euros.
