Alexandre Coutelis : « L’intime plutôt que la vérité historique »

« Deux passantes dans la nuit » raconte la balade nocturne de deux jolies jeunes femmes dans le Paris occupé de la Seconde Guerre mondiale. Sur un scénario du cinéaste Patrice Leconte, le dessinateur Alexandre Coutelis se démarque de la bande dessinée historique pour se concentrer sur l’ambiance et les personnages.

« Deux passantes dans la nuit » marque le retour de Patrice Leconte avec la bande dessinée…
Alexandre Coutelis. Au fil du processus créatif, Patrice Leconte et Jérôme Tonnerre, qui ont imaginé cette histoire, se sont dit qu’elle correspondait davantage au format BD. Comme Patrice Leconte était un peu « rouillé » dans le découpage en bande dessinée, qu’il était parfois un peu trop cinoche, ça a donné lieu à pas mal de discussions entre nous parce qu’il ne comprenait pas pourquoi je ne suivais pas ses indications. Je les trouvais trop connotées « direction d’acteur » ou indications caméra.

Est-ce que l’écriture de Patrice Leconte, un homme d’images, est différente de celle des scénaristes habituels ?
A. C.
Un peu, essentiellement dans les indications, dans les descriptions des images. Il use du vocabulaire du cinéma dans ses commentaires explicatifs.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans cette histoire ?
A. C.
Tout ! Depuis longtemps, je voulais faire une histoire traitant de l’Occupation, pas historique car beaucoup ont été réalisées et bien réalisées, mais humaine, parlant de gens, de leur vie au jour le jour dans une France pliée, sous la férule nazie. Cette histoire me proposait un focus sur deux femmes que tout opposerait dans un contexte différent. C’est cette « étude de caractère » qui m’a plu. Et surtout et c’est important, n’être pas contraint de représenter avec une justesse documentaire le Paris de l’Occupation. Ce que j’ai aimé faire c’est d’essayer de réinventer sans tomber dans le travers des récits historiques où il ne manque pas un bouton de guêtre ou une vis à une arme.
Au contraire, j’ai essayé de faire – révérence gardée – comme le créateur de décors Alexandre Trauner qui réinventait un lieu, en recréant un Paris sans avoir à montrer l’occupant et ses agissements, ce qui aurait distrait le récit. Juste montrer les deux filles, les personnages qu’elles croisent, les lieux qu’elles ont à parcourir et se centrer sur l’histoire sans tomber dans le didactique historique. Faire du Alain Decaux en bande dessinée n’ajouterait rien de plus au récit.

Dessiner deux héroïnes aussi ? Aviez-vous des modèles au moment de créer Arlette et Anna ?
A. C.
Oui, un peu, mais les personnages de bande dessinée sont généralement des stéréotypes qui évoluent graphiquement et psychologiquement au fur et à mesure que l’histoire avance. Aussi me suis-je arrêté à des caractéristiques physiques simples : Arlette est pétillante avec un petit nez en trompette et Anna, plus grave, brune avec un visage plus fermé. Mais toutes les deux sont très jolies chacune à leur manière.

Vous assurez le dessin, mais aussi les couleurs. C’était indissociable pour cet album ?
A. C.
Oui parce que j’ai dessiné en pensant à la couleur qui irait sur chaque dessin soulignant les formes, la lumière, les volumes, les ambiances dans une gamme de couleurs surprenantes et inattendues, sortant des codes habituels de ce genre de récits.

« Deux passantes dans la nuit » se déroule lors d’une longue nuit. C’était plutôt pour vous réjouir ou au contraire pour vous faire grimacer ?
A. C.
J’aime le théâtre (que je place au-dessus de tout) et ce temps court, cerné, rappelait la construction narrative du théâtre. Une BD raconte selon une construction quasi théâtrale, acte, scène,… et brique après brique élabore ce qu’on appelle « l’arche narrative ». Souvent, les « récitatifs », dans des petits carrés en début de page ou de strips, ressemblent aux coryphées (ou aux récitants) qui venaient raconter ce qui n’est pas montré ou ce qui s’est passé avant et que le spectateur (lecteur) aurait oublié.

C’est là où les couleurs prennent toutes leur importance pour rompre la monotonie des tons ?
A. C.
Oui. La couleur (et je comprendrai que certains ne l’aiment pas) est là pour séquencer les actions, marquer les évolutions narratrices, les variations de la psychologie des personnages, leurs réactions.

Le scénario de Patrice Leconte est assez économe en mot et beaucoup d’informations passent par le dessin. C’est une aubaine pour un dessinateur ?
A. C.
Oui et non, car on a souvent besoin (comme le faisait Charlier) d’un carré narratif qui situe l’action. Et le dessin «collant» au récit particulier de cette histoire de filles, pallie à un manque de véracité historique, mais renforce son aspect intime.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

« Deux passantes dans la nuit » par Alexandre Coutelis, Patrice Leconte et Jérôme Tonnerre. Grand Angle. 16,90 euros.

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