AU SUD, L’AGONIE
Le meurtre d’un noir dans la Géorgie de 1926, entre ferveur religieuse, racisme et violence latente. Une fresque sombre où le polar devient le miroir d’une Amérique profondément fracturée.
Après « Quelque chose de froid », premier volet d’une trilogie intitulée « Trois touches de noir », Pelaez et Labiano reviennent avec « Au sud, l’agonie ». Exit l’Ohio glacé : cap sur la Géorgie de 1926, écrasée par la chaleur, au cœur de l’inquiétante Bible Belt (« ceinture de la Bible »), une bande composée d’une dizaine d’États américains, à la population très religieuse et correspondant grossièrement aux Etats sécessionnistes.
À Savannah, le pasteur Leer règne sans partage. Entre baptêmes spectaculaires et sermons enflammés, il prêche la haine, veillant à ce que les blancs ne se mélangent jamais aux noirs. Dans cette société verrouillée, quelques figures tentent de résister comme Zacharie Daniel, jeune métis fier et insoumis, dont la trajectoire croise celle de Jonathan David, agent du Bureau of Investigation venu enquêter sur le lynchage d’un ouvrier noir.
Au gré d’une intrigue dense, Pelaez tisse un récit choral où les sous-intrigues s’entrelacent sans jamais diluer la tension: un pasteur dissimulant de sombres secrets, une romance impossible entre classes et couleurs, le Parti Communiste tentant d’unir des travailleurs blancs et noirs partageant la même misère, un détenu en cavale animé par la vengeance, la menace diffuse du Ku Klux Klan… autant d’axes de lecture qui finissent par dépasser le simple polar historique pour composer une fresque sociale. Celle de l’Amérique sudiste hantée par la défaite de la guerre de Sécession, gangrenée par le racisme et une nostalgie mortifère encouragée par une foi aveugle et une violence banalisée. L’atmosphère est lourde et oppressante, soulignée par le trait marqué de Labiano sur les visages, les jeux d’ombre, les cadrages serrés des personnages et les teintes chaudes de Maffre.
En complément, un dossier final particulièrement riche sur la condition des “white trash” (la « raclure blanche ») et les fondements historiques et culturels de la Bible Belt, vient prolonger la lecture.
Dessinateur: Hugues Labiano – Scénariste: Philippe Pelaez – Editeur: Glénat – Prix: 16 euros.

