Yves H.: «Les cartels mexicains, ça ne pouvait que plaire à mon père»
Quelques semaines après la disparition de l’immense dessinateur Hermann, « Cartagena » paraît en librairie. Cet album, signé avec son fils et scénariste Yves H., marque leur dernière collaboration : un polar âpre et fataliste dans l’univers des cartels mexicains, fidèle à leur complicité artistique et à leur regard sans concession.

«Cartagena» paraît quelques semaines après la disparition de votre père, Hermann, qui en signe le dessin. Cet album prend-il aujourd’hui une dimension particulière pour vous, comme une forme de témoignage de votre relation artistique et personnelle?
Yves H. Par la force des choses, mais cette dimension est purement symbolique. C’est notre dernier album ensemble et cela ne pourra plus être changé. En revanche, il n’a pas été conçu comme tel (j’ignorais à l’époque où il a été écrit qu’il s’agirait de notre dernière collaboration) mais abordé comme tous les précédents albums. Je travaillais d’ailleurs sur le scénario suivant quand il est parti.
Comment choisissiez-vous ensemble vos sujets et vos thématiques ? Y avait-il beaucoup d’échanges en amont, ou chacun avançait-il de son côté?
Yves H. En général, il me faisait confiance. Je lui parlais du thème du prochain album et il me répondait : « Pas de souci, vas-y ! » Il faut dire aussi qu’il n’aimait pas parler d’un futur projet alors qu’il était absorbé par un autre. Et comme ce genre de discussion tombait immanquablement au milieu de la réalisation d’un autre album, il y mettait toujours fin de manière abrupte.
La seule fois où il a dit non à une proposition thématique, c’était le jour où je lui avais parlé de mon intention d’aborder la Shoah par balles. Là, il m’a répondu que c’était trop dur pour lui. Il faut dire qu’il traînait une petite dépression à l’époque et qu’il préférait éviter les sujets trop sombres.
Pourquoi avoir choisi de situer cette histoire dans l’univers des cartels mexicains?
Yves H. Notre intention, dans les one-shot, a toujours été d’explorer des univers qu’il n’avait jamais eu l’occasion d’investir par le passé (à l’exception du western qui était un de ses dadas). De mon côté, je suis depuis longtemps fasciné par la problématique de la frontière US-Mexique. Et, par corollaire, par la violence émergente causée par le narcotrafic et les cartels de la drogue. Je me suis donc dit que ce serait un bon terreau pour un prochain one-shot. Comme mon père était un amoureux de la langue espagnole et de l’Amérique latine, ça ne pouvait que lui plaire.

« Pas question de trop longs huis-clos, ou alors il fallait impérativement qu’ils soient suivis de scènes d’action en pleine nature. Je devais toujours garder en tête qu’il devait s’amuser. Et c’est dans les scènes de nature qu’il s’éclatait le plus. »
Qu’est-ce que ce décor, cette atmosphère particulière, vous permettaient d’explorer sur le plan narratif?
Yves H. Sur un plan purement scénaristique, le sujet est extrêmement fertile. Il a tout de la tragédie grecque et son célèbre « fatum ». A l’exception ici que ce sont les cartels et leur autorité tentaculaire et ultraviolente qui remplacent le rôle joué par les dieux. Mais dans les deux cas, les personnages sont limités dans leur choix et chacun de leur geste est soumis à une loi qu’ils ne maîtrisent pas.
Et d’un point de vue graphique?
Yves H. Il va sans dire que le décor du Mexique, entre bas quartiers et une nature exubérante, était taillé pour mon père. Sans parler des trognes de personnages. On évite ici tout ce qu’il détestait dessiner : les dîners mondains, les environnements aseptisés, les objets technologiques,.. En outre, il y a dans cet univers mexicain quelque chose du western contemporain.

Vous avez souvent écrit pour votre père. Pensiez-vous vos scénarios en fonction de son dessin, pour mettre en valeur certaines de ses forces ou de ses envies graphiques?
Yves H. Oui. Je ne prétends pas y être parvenu à tous les coups mais le fait qu’il fallait qu’il y ait des scènes d’action et qu’une part importante du récit soit accordée à la nature jouait dans mes choix. Je tenais toujours compte de ces deux prérequis. Pas question de trop longs huis-clos, ou alors il fallait impérativement qu’ils soient suivis de scènes d’action en pleine nature. Je devais toujours garder en tête qu’il devait s’amuser. Et c’est dans les scènes de nature qu’il s’éclatait le plus.
«Cartagena » repose sur des personnages marqués, souvent ambivalents. Comment travaillez-vous leur construction pour éviter toute forme de manichéisme?
Yves H. Je ne pense pas que l’humain soit à 100% bon ou à 100% mauvais. La plupart de mes congénères, et je m’inclus dedans, sont des êtres complexes marqués par leur nature mais aussi leurs propres biais. Faire le bien ou le mal est assez subjectif et/ou conditionné par la culture dans laquelle on vit. Je ne suis donc pas là pour juger même si certains comportements, structurels ou individuels, peuvent être condamnés. Je me laisse une certaine latitude pour m’exprimer mais jamais jouer les moralisateurs. Je déteste ça.

L’album se conclut sur une note assez sombre. Est-ce le reflet d’une certaine vision du monde que vous souhaitez transmettre?
Yves H. Je ne vous surprendrai pas en vous disant que c’était une vision que nous partagions. Nous l’exprimions sans doute pas dans les mêmes termes et notre prisme n’était pas non plus le même, mais notre constat l’était. Je ne m’avance pas trop en prétendant que le plus optimiste d’entre nous aura du mal à me convaincre que nous vivons dans un monde merveilleux, rempli de petits papillons multicolores voletant dans un paysage de guimauve.
Malgré tout, je tente de rester réaliste en ne brossant pas un portrait gratuitement sombre. Dans « Cartagena », la fin illustre le monde dans lequel nous vivons, sans fard mais sans excès de noirceur non plus : il est tel que nous le percevons. L’actualité est là pour nous le rappeler au quotidien. Et elle est souvent bien plus effrayante !
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
«Cartagena» par Yves H. et Hermann. Le Lombard. 16,95 euros.
