Vincent Hazard: «Dans toute période sombre, il y a toujours des résistants»


Avec l’adaptation en bande dessinée de sa fiction radiophonique « Strange Fruit », Vincent Hazard retrace les destins croisés de Billie Holiday et d’Abel Meeropol, portés par une chanson symbole de résistance. Un hommage vibrant à celles et ceux qui, face à l’injustice, osent se lever.

Comment avez-vous découvert « Strange Fruit »?
Vincent Hazard. J’ai découvert « Strange Fruit » enfant avec la version de Nina Simone. C’était une artiste populaire à l’époque. Même sans comprendre les paroles, j’ai été saisi par la force de la musique et l’intensité de l’interprétation. J’ai ensuite découvert plus tardivement la version originale et surtout le sens des paroles et le contexte. Enfin, alors que j’écrivais déjà régulièrement pour l’émission de France Inter « Autant en emporte l’histoire », toujours à la recherche de sujets, j’ai découvert que le véritable auteur de la chanson était un blanc juif new-yorkais, Abel Meeropol, et non Billie elle-même. J’ai été intrigué, j’ai fait des recherches pour l’émission et j’ai trouvé le parallèle émouvant entre les deux parcours de vie, celui de Billie et celui d’Abel. Cela m’a convaincu de proposer l’histoire pour l’émission.

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Vous aviez déjà raconté cette histoire dans une fiction radiophonique diffusée sur France Inter. Qu’est-ce qui vous a poussé à la revisiter sous forme de bande dessinée?
V.H. En faisant les recherches pour la fiction audio, j’ai pris contact avec les enfants d’Abel, Michael et Robert Meeropol, et nous avons gardé le contact. Je voulais m’essayer à l’écriture BD depuis longtemps, étant un grand fan du médium moi-même. En rencontrant A.Dan, nous avons convenu que ce sujet se prêtait parfaitement à un traitement graphique et un approfondissement de l’histoire de la chanson par rapport au format court de l’émission.

Quels ont été les principaux obstacles rencontrés lors de l’adaptation?
V.H. La trame narrative reste la même, puisque j’utilisais déjà le principe de la rencontre entre Abel et Billie à la fin de sa vie et l’utilisation des flashbacks. Mais, je n’avais pas pu tout raconter lors de l’émission. Le format de 120 pages nous permettait de développer et, pour cela, je me suis rendu à New York, pour arpenter les lieux, rencontrer les frères Meeropol mais aussi consulter les archives. De retour, j’ai repris la structure, et développé l’histoire, avec les contraintes propres à la BD, mise en page, narration appliquée à l’image plutôt qu’au son. Grâce à la bienveillance d’A.Dan et ses conseils, j’ai pu adapter sans trop d’écueils.

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Pour un tel projet, le choix du dessinateur est crucial…
V.H. La rencontre avec A.Dan s’est faite par un réseau d’anciens élèves des Gobelins, devenus des amis. J’ai en effet été intervenant dans cette école pendant des années pour enseigner le scénario et le son. Parmi eux figuraient Michael Crouzat et son compère Laurent Galandon. Ils m’ont présenté A.Dan. Je cherchais quelqu’un qui connaissait les contraintes de la BD historique « réaliste » et c’est un spécialiste, très attaché à la véracité. Nous avons ensuite longuement échangé sur nos influences. Je viens de l’audiovisuel, du cinéma et A.Dan a un style graphique, un sens du mouvement et du découpage qui correspondait totalement à ce que je cherchais.

L’album ne raconte pas seulement le destin de Billie Holiday, mais aussi celui d’Abel Meeropol, l’auteur du texte. Pourquoi était-il important pour vous de croiser ces deux trajectoires?
V.H. Les deux trajectoires montrent comment certaines autorités américaines réactionnaires et racistes ont pris le pouvoir dans le pays pendant plusieurs années, avec des moments de répit, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale. Billie et Abel ont été stigmatisés, harcelés tous les deux à cause de « Strange fruit ». Mais Billie a été plutôt victime du racisme, et Abel du maccarthysme, voire de l’antisémitisme de certains milieux. Ils ont payé tous les deux leur engagement pour la liberté d’expression et la justice, mais cela s’est fait à travers des moyens différents qu’il me paraissait intéressant de montrer.

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Au-delà du récit musical, « Strange Fruit » évoque frontalement le racisme dans l’Amérique des années 40 et 50. Quelle était votre intention en traitant cette période si sensible et violente?
V.H. Je voulais montrer que dans toute période sombre, il y a toujours des personnes qui se dressent pour résister, quelles qu’en soient les conséquences. Billie, au départ, n’était pas politisée, mais embrassait la cause quand elle avait le choix. Quant à Abel, il était militant, toute sa vie, contre l’injustice sous toutes ses formes et je te trouve qu’il est important de rendre hommage à ceux qui font preuve d’un tel courage. Je pense que cette histoire fait écho avec beaucoup de situations que l’on vit dans le monde actuellement et j’espère que cela inspirera les lecteurs.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

« Strange fruit » par Vincent Hazard et A.Dan. Dupuis. 26 euros.

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