Thierry Gloris: «Nous n’étions pas nazis dans la famille, juste Alsaciens»
Avec «Malgré nous», Thierry Gloris s’attaque à un pan sensible de l’Histoire alsacienne, inspiré par ses propres souvenirs familiaux. Entre héritage intime, devoir de mémoire et exigence romanesque, le scénariste raconte comment il a transformé des récits transmis par sa grand-mère en une bande dessinée vibrante, à la fois personnelle et universelle.

«Malgré nous» est une pure fiction qui trouve cependant ses racines dans vos souvenirs d’enfance. Comment cet héritage personnel vous a inspiré ce récit?
Thierry Gloris. Je connaissais le terme « malgré-nous » d’abord par son féminin : « Malgré Elle », car ma grand-mère, jeune alsacienne pendant la Seconde Guerre mondiale, avait eu ce statut. C’est elle qui m’avait parlé en premier du destin des Alsaciens enrôlés de force par la Wehrmacht. Elle-même avait dû partir en Allemagne en Forêt-Noire, dans un camp, pour apprendre à être une « bonne arienne ». Elle en était ressortie avec un profond dégoût des us et coutumes nazis. J’aurais aimé écrire une histoire sur ce récit, mais je n’en ai pas eu l’occasion.
« Je me suis inspiré de la trajectoire du parrain de ma grand-mère, qui fut Malgré-nous sur le front de l’Est avec la Wehrmacht, puis déserteur allemand dans la France de Vichy, pour finir soldat engagé volontaire dans l’armée Leclerc durant toute la campagne d’Italie et qui a contribué à libérer Strasbourg. »
Quel souvenir vous a profondément marqué?
T.G. Un souvenir me glace encore. Je me souviens de ma grand-mère me racontant que certaines filles de « bonnes constitutions germaniques » avaient été sélectionnées par la « mademoiselle » (la dirigeante du camp) pour passer quelques nuits avec des officiers SS en permission afin de donner de beaux enfants au Reich, futurs soldats fanatisés. Si elles acceptaient, les filles étaient bien nourries et bien logées durant tout le temps de leurs grossesses. Ensuite, les bébés leur étaient retirés pour être élevés en Lebensborns (maternités nazies). Ainsi, quand elles rentreraient chez elles, personne n’aurait à connaître ces naissances. Ma grand-mère a refusé de rentrer dans ce système déshumanisant et a gardé de ces événements une colère froide et intériorisée.
Pour ma BD, je me suis inspiré de la trajectoire du parrain de ma grand-mère, qui fut Malgré-nous sur le front de l’Est avec la Wehrmacht, puis déserteur allemand dans la France de Vichy, pour finir soldat engagé volontaire dans l’armée Leclerc durant toute la campagne d’Italie et qui a contribué à libérer Strasbourg. Une épopée en forme de roman que j’ai essayé de retranscrire en BD.

Le conflit entre identité française et allemande est au cœur du récit. Quelle a été la principale difficulté pour retranscrire cette dualité de manière crédible et sensible?
T.G. Je suis quarteron franco-asiatique. La question identitaire me questionne depuis l’enfance. Donc, cela n’a pas vraiment été une difficulté, plutôt une exploration thématique. En revanche, je voulais écrire une BD grand public donc avec une part de romance et d’aventure. Je ne voulais pas être trop scolaire, ni trop froid. Ce n’est pas un témoignage, ce n’est pas une leçon d’histoire. J’étais sur un fil. J’ai fait du mieux que j’ai pu pour rendre compte d’un drame historique qui fait partie de mon histoire familiale. J’y ai mis beaucoup d’affect, tout en essayant de faire œuvre de mémoire. C’était clairement un pari risqué. Mais quand je relis l’intégrale, je me dis que je m’en suis pas trop mal sorti. Même si avec le recul, j’aurais certainement travaillé différemment.
« Le mélange de la force d’un témoignage vécue et un travail de scénariste, historien de formation. »
À travers la série, on ressent une vraie volonté de devoir de mémoire, sans tomber dans le manichéisme : comment avez-vous trouvé le juste dosage entre véracité historique et exigence narrative?
T.G. Je me suis inspiré du caractère de ma grand-mère qui avait comme langue maternelle l’allemand alsacien et qui pourtant s’est toujours sentie profondément et viscéralement française. C’est avec elle que j’ai écouté la première fois la chanson : « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine ». Je me souviendrai toujours de son émotion, à la fois triste et pleine de fierté. Je pense que la tonalité de ma série est là : le mélange de la force d’un témoignage vécue et un travail de scénariste, historien de formation.

On découvre que les Allemands pouvaient recourir à un véritable chantage pour forcer des jeunes à s’enrôler, en menaçant de déporter toute leur famille. Était-il important pour vous d’insister sur ce chantage familial, qui donne tout son sens au titre « Malgré nous »?
T.G. C’est tout simplement ainsi que me l’a rapporté ma grand-mère. Et c’est ainsi que j’ai compris, enfant, que nous n’étions pas nazis dans la famille, juste Alsaciens. La première fois que je m’étais interrogé, c’est adolescent, en parcourant de vieux albums photos et en découvrant certains de mes aïeux en uniformes allemands. J’ai toujours bien aimé l’histoire et je savais déjà reconnaître un uniforme. C’est ainsi que ma grand-mère a commencé à me raconter ce qu’était un malgré-nous. Donc oui, « ce détail » était important et je l’ai bien marqué dans la série.
Vous collaborez avec Marie Terray, qui signe dessin et couleur avec un style réaliste et sensible. Qu’est-ce qui, dans son travail, vous a convaincu dès le début?
T.G. J’ai toujours adoré ses couleurs directes et les émotions qu’elle pouvait donner aux visages de ces personnages. Travailler sur la Seconde Guerre mondiale l’intéressait. C’était joué !
« Nous sommes tous égaux dans notre humanité. Et c’est cette égalité qu’il faut constamment questionner pour ne pas tomber dans l’extrémisme politique, voire la connerie décomplexée. »

Que souhaitez-vous transmettre aux lecteurs, particulièrement aux jeunes générations, à travers ce récit si contemporain malgré ses racines historiques?
T.G. Même si je me sens profondément Français et fier de l’être, je sais pertinemment que ce n’est qu’une identité forgée par l’Histoire et la société. Et de ce fait, cette nationalité ne vaut pas plus qu’une autre. Nous sommes tous égaux dans notre humanité. Et c’est cette égalité qu’il faut constamment questionner pour ne pas tomber dans l’extrémisme politique, voire la connerie décomplexée.
Le travail de mémoire sur l’histoire de l’Alsace-Lorraine pendant l’occupation est complexe. Quelle réception avez-vous observée de la part de lecteurs ou de critiques, voire d’historiens?
T.G. J’ai eu les deux côtés du spectre. La plupart des retours (oraux, écrits, électroniques) sont très positifs, très sympathiques, enthousiastes. Parfois, les lecteurs me partagent des souvenirs de leurs propres familles alsaciennes durant la guerre. C’est souvent bouleversant et je dois avouer ne jamais trop savoir comment répondre. Je suis souvent maladroit car cela m’émeut. La blessure est toujours là dans les familles et est rarement exprimée. Et parfois (rarement), j’ai des mails d’insultes me disant, soit que je trahis l’Histoire (et que tous les malgré-nous étaient des nazis…) ou soit, que je romance et simplifie trop un drame régional pour en faire une « pantalonnade. » Là, je ne réponds tout simplement pas. A quoi bon ?
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
« Malgré nous – Intégrale » par Thierry Gloris et Marie Terray. Soleil. 29,95 euros.
