Mark Eacersall: «Tout est vraisemblable, documenté, réaliste»

«IRL» est le quatrième album signé par Mark Eacersall et Henri Scala, commissaire de la Police nationale depuis plus de vingt ans. À travers le récit d’une adolescente, ce polar très documenté expose les dangers du darkweb et montre comment le virtuel peut avoir des conséquences bien réelles.

«IRL» est à la fois un polar et un récit presque documentaire sur le darknet. Aviez-vous la volonté de vulgariser ou d’expliquer la cybercriminalité à travers cette histoire?
Mark Eacersall. C’est un des buts qu’on s’est donnés avec mon coauteur Henri Scala : aborder des aspects de la criminalité contemporaine qu’il a connue dans sa riche carrière. Tout y est inventé, mais tout y est vraisemblable, documenté, réaliste. Donc il y a une partie pédagogique assumée dans nos quatre albums communs (qui n’ont aucun lien entre eux) : « GoSt 111 », « Cristal 417 », « À mourir entre les bras de ma nourrice » ou désormais « IRL ». Cela étant, nous écrivons de la fiction, donc il faut que cet aspect pédagogique soit fluide, intégré voire caché à l’intérieur de la narration.

Votre coscénariste, Henri Scala, a justement dirigé la répression de la cybercriminalité en France. Est-ce que votre fiction s’appuie directement sur des faits réels?
M.E.
Non, il a dirigé un office central (service spécialisé de compétence nationale) que je ne peux nommer. C’est dans ce cadre que ses services et lui ont travaillé sur le darknet, notamment le trafic de faux papiers ou moyens de paiement. Or, la première personne qu’ils ont interpellée à l’issue d’une enquête était, à leur grande surprise… un ado, vivant dans un pavillon de la périphérie d’une ville moyenne avec ses parents – qui ignoraient tout de ses activités. Quand Henri m’a raconté cette anecdote au cours d’un déjeuner, il y a quelques années, j’ai su dans la seconde qu’on tenait un sujet en or.

C’est donc pour cette raison que vous avez choisi de traiter la cybercriminalité à travers le regard et l’histoire d’une adolescente…
M.E. Oui, et parce qu’il était très tentant de faire un parallèle entre le passage du virtuel au réel et celui de l’adolescence à l’âge adulte. Notre héroïne est une délinquante mais pour elle, c’est un clic sur un smartphone, comme un jeu virtuel. Même sa rémunération se manifeste en impalpable cryptomonnaie. Or elle va être rattrapée par le réel. De la même manière, un ado ne mesure pas forcément sa responsabilité. Et puis, un jour, devenant adulte, c’est lui qui doit assumer les conséquences de ses actes. Non seulement traiter le sujet ainsi nous permettait d’avoir des personnages forts, mais également de faire résonner le thème de manière plus sensible.

Le darknet est-il réellement un univers dans lequel les adolescents sont très présents?
M.E. Par définition, on ne peut le savoir puisque ses acteurs sont anonymes. Mais on va dire qu’on peut l’imaginer…

«IRL» est votre quatrième album écrit avec Henri Scala. Qu’est-ce qui rend votre duo si complémentaire?
M.E. On s’entend bien et on a des rôles clairement définis. Personnellement, Henri m’apporte une expérience policière et une mine d’informations auxquelles j’aurais difficilement accès. Cela m’intéresse comme humain et citoyen d’abord, alors je me dis que cela va aussi intéresser le lecteur. On élabore en commun l’intégralité de la trame à partir des expériences d’Henri, en tentant de montrer le réel, quitte à démystifier certaines choses, des clichés trimballés par la fiction… ou les médias. Il existe bien sûr des polars fantaisistes qui sont de super spectacles, mais nous on a décidé d’ouvrir des fenêtres sur la société française contemporaine que les gens connaissent mal – et qui est de mon point de vue également spectaculaire, en vérité.
Ensuite, du synopsis établi, c’est à moi de tout mettre en musique, de donner la chair, le mouvement, le rythme, le découpage, les dialogues, induire une mise en scène (car écrire, c’est déjà mettre en scène),… et cela devient le scénario final. Dans les derniers albums, Henri a rédigé les premières moutures de quelques planches purement « police » – il connaît bien.
Par ailleurs, c’est moi qui fais le suivi de tout le processus avec le dessinateur, essais, storyboard, encrage, couleurs, et ce, quotidiennement, car Henri est un gars légèrement occupé à autre chose. Mais quand j’ai besoin de précision sur tel ou tel détail de procédure, de hiérarchie, d’équipement, ou de savoir si une péripétie qui m’arrange est vraisemblable ou non, on continue d’échanger tout du long.

C’est le premier album de Jérôme Savoyen en tant que dessinateur. Qu’est-ce qui vous a convaincu dans son trait et dans sa manière de mettre l’histoire en images?
M.E. Je cherchais un dessinateur avec un style glam, proche de certains manga mais plus encore, de certains comics. En effet, cette histoire montre aussi des ados prenant le bus pour aller au lycée dans la France d’aujourd’hui, et je craignais qu’on tombe dans un ordinaire un peu fade. Or, dans mon esprit, ces ados devaient être des super-héros (comme ils se vivent eux-mêmes d’ailleurs). Jérôme Savoyen – qui n’avait jamais fait de BD et que j’ai repéré sur Instagram – a dépassé mes attentes, apportant de surcroît plein de super idées de mise en scène, par exemple dans la manière de représenter le web et le darknet. On s’entend tellement bien qu’on a prévu de faire trois albums encore ensemble – dont un est déjà bien avancé. Jérôme a beaucoup de ressources et plusieurs styles graphiques dans ses crayons.

Les cadrages sont souvent très serrés sur les visages…
M.E. Il n’y en a pas excessivement – car c’est important dans ce type de mise en scène de varier les valeurs de plan, notamment pour que les planches respirent et aient du contraste. Cela étant, il y a de très gros plans, et oui, j’insiste souvent dessus. En tant que conteurs, les personnages sont notre véhicule et, pour que le lecteur s’identifie et qu’il soit ému, on n’a jamais rien fait de plus fort que le visage des protagonistes à travers lesquels on vit l’histoire. Et Jérôme les dessine tellement bien…

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

«IRL» par Mark Eacersall, Henri Scala et Jérôme Savoyen. Glénat. 23 euros.

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