Mahi Grand: «On connaît le triomphe, mais pas le naufrage qui le précède»

Avant de devenir un immense succès, «Les Dents de la mer» a bien failli sombrer. Dans « Jaws », Mahi Grand raconte un tournage chaotique où les galères et les imprévus finissent parfois par nourrir le film lui-même. Un récit rythmé et passionnant, à ranger sans hésiter aux côtés de la série «Les guerres de Lucas » consacrés aux coulisses de « Star Wars».

Comment est née l’idée de raconter les coulisses du tournage des «Dents de la mer »?
Mahi Grand. À l’origine, je voulais raconter l’aventure de la fabrication d’un film, de son écriture à sa sortie en salle, en passant par la préparation, le casting, le financement, le tournage et tous les aléas qu’une telle entreprise peut rencontrer. J’ai tout d’abord songé à traiter un tournage que j’avais moi-même pu traverser, puisque je travaille comme décorateur pour le cinéma. Mais, en revisitant l’histoire du tournage de « Jaws », j’ai réalisé qu’en termes de récit d’aventures, ce serait difficile de rivaliser.

«Les Dents de la mer» est-il un film qui vous a particulièrement marqué?
M.G. J’avais 7 ans lorsque le film est sorti. Je ne l’ai donc pas vu à cette époque mais, évidemment, comme toute chose défendue, il piquait ma curiosité ! J’ai pu le découvrir adolescent, agrippé à mon fauteuil, et je l’ai souvent revisionné avec délectation.

Vous vous êtes appuyé sur de très nombreuses sources documentaires. Les différents témoignages concordaient-ils ou avez-vous parfois dû démêler le vrai du faux?
M.G. Il y a eu en effet beaucoup d’écrits sur le sujet, avec des versions parfois différentes de certains faits. J’ai tenté de m’approcher au plus près de la vérité, mais en gardant aussi en tête la cohérence du scénario.

On connaît les problèmes rencontrés par Steven Spielberg avec les requins mécaniques, mais votre album révèle quantité d’autres mésaventures. Aviez-vous dès le départ la volonté de raconter ce tournage de la manière la plus complète possible?
M.G. Oui, je voulais raconter cette histoire comme un récit d’aventures, de sa conception à sa réalisation, et du point de vue du réalisateur. Ce tournage a effectivement connu de nombreuses péripéties qui alimentaient cette idée. La difficulté fut, finalement, de ne pas empiler toutes ces anecdotes pour en faire une sorte de catalogue indigeste mais de garder à l’esprit l’arc narratif.

Ce qui est assez incroyable, c’est que certains imprévus de tournage, comme le requin qui casse le treuil d’une cage, ont finalement été intégrés au film. Est-ce aussi ce genre d’anecdotes, où les difficultés finissent par nourrir l’œuvre, qui rend ce tournage si passionnant à raconter ?
M.G. Oui, car cela raconte la fragilité de ce type d’entreprises, qui sont très préparées en amont, mais restent à la merci des imprévus. Cela met aussi en évidence le talent du jeune Spielberg qui parvient non seulement à garder le contrôle sur le film mais aussi à rebondir et exploiter les problèmes qui auraient pu en décourager plus d’un.

Le tournage a parfois été fait de longues journées d’attente pour les acteurs et les techniciens. Comment transformer ces temps morts en un récit qui conserve du rythme et de la tension ?
M.G. Je savais qu’il allait y avoir ces moments d’inactivité, d’ennui, de doutes et de temps morts à illustrer, et qu’ils faisaient partie intégrante du récit. J’ai quand même dû resserrer ces passages pour ne pas créer une trop grande rupture dans le récit. Si j’avais voulu leur accorder une place plus fidèle en termes de temporalité, j’aurais pu rajouter une cinquantaine de pages ! Cinquante pages d’ennui, ce n’était pas facile (sourire).

Vous représentez plusieurs personnalités immédiatement reconnaissables, comme Steven Spielberg, Alfred Hitchcock ou les acteurs du film. Est-ce un exercice particulier de dessiner des personnages réels sans tomber dans la caricature?
M.G. Oui, je me voyais mal ne pas essayer de coller un peu à la réalité, dans la mesure où la plupart sont connus et reconnaissables. Cela a donc été tout un travail de croquis préparatoires pour trouver la ressemblance, tout en apportant une touche personnelle à travers le dessin.

À force d’accumuler les problèmes, le tournage des «Dents de la mer» semble parfois près de tourner au désastre. Est-ce cette tension entre échec annoncé et futur succès qui vous intéressait?
M.G. Forcément, le grand écart avait tout pour me séduire : d’un côté, un tournage cataclysmique qui menace de sombrer avec pertes et fracas ; de l’autre, un film qui va finalement devenir un succès phénoménal. En gros, tout est réuni pour que ça finisse très mal… et on sait pourtant que ça va finir très bien.



Raconter une histoire dont tout le monde connaît déjà la fin change-t-il la manière de construire le suspense?
M.G. Ce qui était assez jubilatoire, c’est aussi que tout le monde connaît déjà la fin. Même ceux qui n’ont jamais vu « Les Dents de la mer » savent que le film a connu un immense succès. Le lecteur ouvre donc la BD en sachant parfaitement que le film va devenir un chef-d’œuvre. Le suspense est ailleurs : comment vont-ils réussir à faire un film avec tout ce qui leur tombe dessus ?
Et c’est là que ça devient délicieux. On connaît le triomphe, mais pas le naufrage qui le précède. À chaque problème, on se dit : « Bon, là, c’est foutu. » Puis on tourne la page… et pourtant, ils continuent. Un requin qui ne fonctionne pas, une météo qui s’en mêle, un tournage qui s’éternise, des nerfs qui lâchent et malgré tout, le film finit par exister. C’est presque une comédie dont le spectateur connaît déjà le happy end, mais où l’on prend un plaisir pervers à regarder les personnages s’en approcher en passant par la case catastrophe.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

«Les Dents de la mer» par Mahi Grand. Dargaud. 23 euros.

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