Claire Richard: «L’histoire d’Anne Bonny m’a happée»


«La dernière nuit d’Anne Bonny» n’est pas une biographie de plus de la célèbre pirate irlandaise. Claire Richard y ajoute une indispensable réflexion sur la façon dont sont racontées les grandes figures historiques et tente de démêler le vrai du faux dans le parcours tumultueux de cette femme indépendante. Une adaptation réussie de son fameux podcast.

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Comment avez-vous eu l’idée d’adapter votre podcast « La Dernière Nuit d’Anne Bonny » en bande dessinée?
Claire Richard. Quand je finis d’écrire une histoire, je suis toujours triste de quitter les personnages, et c’était particulièrement vrai pour Anne Bonny. Après avoir écrit la dernière scène, je me suis sentie un peu orpheline : j’avais tellement aimé passer du temps dans ce monde fictionnel, avec Anne et les autres. J’avais été impressionné par l’adaptation du podcast « Coming In » de Elodie Font, par Carole Morel J’ai demandé à mon agente, Karine Lanini, si elle pensait qu’on pourrait en faire une adaptation BD, et c’est elle qui m’a mise en relation avec Elise Harou, des éditions du Lombard.

La BD était l’occasion de jouer sur un ressort que j’ai peu exploité dans la fiction radio, notamment le fait que Anne puisse nous mentir sur sa version des faits..


Qu’est-ce que le média bande dessinée pouvait apporter à votre récit?
C.R.
J’ai une imagination visuelle, même quand j’écris pour le son : en écrivant le script radio, je voyais le bordel, Apolline, la Mort, les rues de Charleston, Providence… Pour moi, le passage à la BD était une façon de faire exister ces paysages mentaux. Avec le son, chacun-e construit son paysage et c’est la beauté du medium, mais ça m’intéressait beaucoup aussi de décrire ce que je voyais et de voir comment Alvaro s’en emparait à son tour. Plus généralement, le passage à la BD était aussi l’occasion de toucher un public différent et de faire voyager l’histoire de Anne plus loin encore.

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En quoi ces deux adaptations sont différentes?
C.R. L’écriture du scénario BD a été pour moi l’occasion de développer certains aspects restés mineurs dans la version radio, notamment le contraste entre ce que Anne raconte et la réalité. Par exemple, l’esclavage. Pour moi, il était très important de rester au plus près de ce que j’imagine être le point de vue de Anne, élaboré au travers de nombreuses recherches documentaires. Pour elle, fille de sa classe sociale, c’est-à-dire la bourgeoisie naissante européenne, l’esclavage va très probablement de soi, elle ne le voit probablement même pas. Dans le podcast, cette dimension est donc très peu présente. Mais dans la BD, on pouvait montrer que son adolescence se déroule sur un fond esclavagiste : en la dessinant insouciante avec son père, devant une plantation d’esclaves ramassant du coton.
La BD était l’occasion de jouer sur un ressort que j’ai peu exploité dans la fiction radio, notamment le fait que Anne puisse nous mentir sur sa version des faits… A certains endroits, j’ai ajouté des scènes clairement en décalage avec ce que nous dit la narration.


Votre livre est autant une biographie d’Anne Bonny qu’une réflexion sur les textes qui ont forgé les légendes. C’était votre idée dès le départ?

C.R. Oui, tout à fait. Quand j’ai découvert l’histoire de Anne Bonny dans un livre consacré aux femmes pirates, j’ai tout de suite été fascinée, mais je voyais bien qu’il y avait déjà eu beaucoup de choses faites sur elle et je ne voyais pas trop quoi ajouter à sa légende. Mais en commençant à me documenter, j’ai vite compris que tous ces récits se fondaient sur une poignée de faits, répétés en boucle, et qui viennent du même livre : « Histoire générale des pirates », du Capitaine Johnson. Ce livre, un best-seller au 18e siècle, est une des principales sources sur la piraterie de l’époque et pour les historiens, un mélange de faits avérés et d’inventions romanesques.
Je ne savais rien de tout ça encore, mais en lisant le chapitre consacré à Anne Bonny, j’ai été très étonnée : Johnson passe la moitié du chapitre à raconter une histoire rocambolesque de tromperie et de cocuage, pour expliquer la naissance d’Anne Bonny, fille bâtarde d’un avocat et de sa servante. C’est très précis et très tiré par les cheveux. Ça semble évident que personne n’a pu lui raconter ça, qu’il avait tout inventé pour ajouter du piquant à son histoire. Ça m’a fait rire, mais ça ouvrait aussi un espace de fiction : si Johnson avait inventé ça, qu’est-ce qu’il avait inventé d’autre ? C’est là que j’ai commencé à avoir l’idée de la fiction.

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Comment avez-vous nourri vos propres hypothèses de l’histoire d’Anne Bonny ? Est-ce que vous avez trouvé d’autres documents que « Histoire des plus fameux pirates » témoignant de son parcours?
C.R. Je n’ai quasi pas lu de fiction, sur elle ou la piraterie des Caraïbes, mais énormément de travaux d’historiens ! J’adore la documentation, c’est ma passion. J’ai lu ce que je trouvais sur Anne Bonny et vite trouvé ça répétitif : c’est comme ça que j’ai compris que les faits historiques sur Anne tenait en quelques lignes. Et puis j’ai beaucoup lu sur la piraterie de l’époque, la vie des pirates (Rackham, Black Beard,…), la république de Providence, la vie à bord,… J’ai lu des ouvrages sur des aspects plus précis : le travestissement des femmes au 18e siècle, la vie en Caroline du Sud au 18e siècle, la place des femmes dans la société des colons américains, les traversées en mer transatlantiques,… Dans les grandes lignes factuelles, j’ai suivi l’histoire proposée par Johnson, mais la vie et le regard de Anne Bonny sont nourries de toutes ces lectures. Le langage des personnages est volontairement anachronique mais tout est très, très documenté.

Pour moi, Anne Bonny était une femme qui avait du payer cher sa liberté dans un monde d’hommes, et n’a pas hésité à écraser d’autres femmes pour le faire.


Le dialogue entre ces deux historiens invités sur un plateau de radio. Ce sont les réflexions que vous vous êtes faites en lisant le livre sur Anne Bonny écrit par le capitaine Johnson?
C.R. Les historiens sont effectivement une mise en scène de beaucoup de réflexions que je me suis faite en lisant Johnson, et plus généralement en me documentant sur Anne Bonny et la piraterie de l’époque. J’étais assez agacée de certaines relectures « féministes » sur Anne Bonny qui me paraissaient vraiment simplistes : une femme battante, puissante, sexy en diable, n’ayant peur de rien et défiant les hommes, sans aucun défaut. Je trouve ces « femmes puissantes » caricaturales et même si je comprends leur utilité (mettre en circulation d’autres représentations des femmes), je les trouve souvent assez mièvres. Pour moi, Anne Bonny était une femme qui avait du payer cher sa liberté dans un monde d’hommes, et n’a pas hésité à écraser d’autres femmes pour le faire. C’est pour ça que mon Anne Bonny est une maquerelle : une femme qui exploite d’autres femmes qu’elle méprise. Elle n’est pas une icône féministe sans tâche.
En me documentant, j’avais été frappée par les controverses d’historiens autour de la piraterie : pour certains (comme le marxiste Marcus Rediker), les pirates étaient des révolutionnaires cherchant plus d’égalité et de liberté, pour d’autres ils étaient des hommes avant tout pragmatiques, mus par la recherche de leur intérêt. Ça m’intéressait aussi de faire une place à ces controverses, pour décaler un peu la représentation romantique des pirates.

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Est-ce que vous avez longtemps cherché l’idée de les mettre en scène ? Vous n’aviez pas envie de vous mettre vous-même en scène?
C.R. Les personnages des historiens sont arrivés dans l’écriture, assez tôt : quand je les ai trouvés, je me suis dit que j’avais trouvé un dispositif qui me permettait de raconter plein de choses et aussi d’avoir des coupures et du rythme. Et puis c’était jouissif à faire : je pense souvent deux choses contradictoires en même temps et je suis souvent d’accord avec les deux personnages. C’était beaucoup plus drôle de les montrer s’affronter que de raconter mes états d’âme.


D’autres femmes ont forcément vu leur histoire déformée par des auteurs soucieux de la rendre plus romanesque ou simplement par misogynie. Pourquoi avoir choisi Anne Bonny?
C.R. Oui, c’est vrai, Anne Bonny est loin d’être la seule. Je l’ai choisi parce que son histoire m’a happée et on ne choisit pas trop ça. Aussi parce que ma question centrale pour le personnage n’était pas trop le féminisme, ni la question des réécritures : c’est venu dans un second temps. Ce qui me passionnait, c’était comment une petite fille née en Irlande se retrouve vingt ans plus tard sur un bateau pirate à l’autre bout du monde ? A une époque où elle n’a pas d’images, pas de roman, pas de réseaux sociaux pour rêver sa vie, qu’est-ce qui fait qu’elle se libère ? J’ai écrit pour répondre à ça et les questions de réécriture féministe ou mythique sont venues ensuite.

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Pour illustrer votre podcast sur Arte Radio, Lola Félin avait réalisé des dessins qui se rapprochaient de gravures anciennes. Les planches d’Alvaro Ramirez sont plus dynamiques avec un style un peu cartoon…
C.R. Les illustrations de Lola Félin ont une autre fonction différente que les images de BD : il ne s’agit pas de raconter l’histoire mais d’avoir une image marquante, qui évoque un univers et donne envie d’écouter. Le dessin de Alvaro, c’était une proposition de mon éditrice, que j’ai accueillie avec enthousiasme. Venant de l’animation, Alvaro est très sensible au mouvement et au rythme. Et Anne est pleine de vie ! Son trait rend tout à fait hommage à ça.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

«La dernière nuit d’Anne Bonny» par Claire Richard et Alvaro Ramirez. Le Lombard. 22,50 euros.

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