Benoît Dahan: «Une lecture un peu ludique qui implique le lecteur»
Avec «Dans la tête de Sherlock Holmes», le scénariste Cyril Lieron et le dessinateur Benoît Dahan ne se contentent pas d’inventer une nouvelle enquête du célèbre détective de Baker Street : ils plongent le lecteur au cœur d’un puzzle graphique fascinant. Fil rouge, détails foisonnants et trouvailles graphiques font de cette série une expérience à la fois ludique et captivante. Cette nouvelle enquête sur l’Île de Skye est encore une pure merveille.

Votre série «Dans la tête de Sherlock Holmes» se distingue d’emblée par ses planches labyrinthiques. Comment cette approche graphique si singulière s’est-elle imposée à vous?
Benoît Dahan. Je pense que l’école de design graphique par laquelle je suis passé m’a fortement influencé (ESAG à Paris). À force de pratiquer la recherche en mise en page, il m’a paru important de l’appliquer aussi en bande dessinée lorsque je m’y suis mis quelques années plus tard.
Grâce à un “fil rouge” qui relie les indices et structure l’enquête visuellement, le lecteur n’est jamais perdu au cours de la lecture. Aviez-vous cette idée dès le départ ou s’est-elle construite au fil du projet?
B.D. L’idée de figurer visuellement le fil vient des mots de Conan Doyle lui-même, que nous avons pris au pied de la lettre. Dans les nouvelles et romans, il est plusieurs fois mentionné par Holmes qu’il « suit le fil de son enquête », que les « fils s’emmêlent », ou bien que le « fil se casse ». C’est la première idée fondatrice du projet entier : le fil omniprésent, et les indices qui sont récoltés dessus par Sherlock, sous forme de capsules dorées, rappelant un peu des jetons de jeu de société.
D’une façon générale, la contrainte crée un défi excitant pour moi, loin d’être plombant. »

Comment parvenez-vous à vous renouveler et à imaginer de nouvelles trouvailles graphiques sans jamais vous répéter? Cela implique-t-il beaucoup de recherches, d’esquisses, d’essais?
B.D.Tout à fait, je fais énormément de petites esquisses pour trouver les mises en pages, d’environ 6 cm de haut. C’est un véritable casse-tête, mais très stimulant. D’une façon générale, la contrainte crée un défi excitant pour moi, loin d’être plombant. Pour le moment, je n’ai encore jamais ressenti de panne d’inspiration. Pour éviter de me répéter autant que possible, je consulte en permanence sur mon ordinateur notre petit chemin-de-fer des tomes précédents, pour avoir une vision d’ensemble de toutes les planches déjà faites.
C’est une lecture un peu ludique qui implique la lectrice ou le lecteur, sans aller jusqu’au livre-jeu. À l’inverse du numérique, cela met à l’honneur le livre-papier dans tout ce qu’il représente au niveau des sensations, le toucher, la vue bien sûr avec l’usage de la lumière. »
Vous jouez aussi avec l’objet-livre : effets de transparence, pages qui se recourbent… L’objectif est d’immerger encore davantage le lecteur dans la tête du détective?
B.D. Oui, exactement. C’est une lecture un peu ludique qui implique la lectrice ou le lecteur, sans aller jusqu’au livre-jeu. À l’inverse du numérique, cela met à l’honneur le livre-papier dans tout ce qu’il représente au niveau des sensations, le toucher, la vue bien sûr avec l’usage de la lumière.
L’immersion vient aussi du déploiement d’éléments évocateurs de l’époque victorienne : le papier jauni, l’encrage noir façon « gravure » avec les fines hachures, les couleurs passées, aquarellées. Aussi, l’utilisation de cartes anciennes du XIXe siècle qui permettent de suivre les trajets de Holmes et Watson. D’une certaine façon, notre démarche entière est aussi un pied-de-nez adressé aux pseudo-« créations » faites par I.A., qui menacent de plus en plus les métiers artistiques et dont nous nous démarquons de façon diamétralement opposée. Notre album arbore d’ailleurs le nouveau label Fabrication Humaine, attestant de l’absence totale d’I.A. dans notre processus créatif (si on pouvait en douter un seul instant !).

Sur un plan technique, y a-t-il des cases ou des planches dont vous êtes particulièrement fier? Une scène qui vous a particulièrement challengé?
B.D. Pour ce nouveau tome, l’exemple qui me vient serait la double-page vers le début (pages 6-7), très ludique, où Holmes, dans sa « tête-mansarde », manipule son petit « train de pensée ». Je suis content du casse-tête que représentait ce trajet de petit train avec de nombreuses étapes, beaucoup de texte, et un « effet spécial » de lecture (transparence du papier) qui ajoute une contrainte en bas à gauche, ainsi qu’une lecture par moments à contre-courant du sens de lecture intuitif. On suit parfois de bas en haut, ou bien de droite à gauche. Mais le petit train sur ses rails, encore plus que le seul fil rouge habituel, aide à un cheminement finalement assez naturel. C’était une épreuve qui m’a demandé de nombreuses esquisses en taille réelle (format A3 comme mes planches originales).

Vos pages regorgent de détails. Vous aimez l’idée que les lecteurs prennent leur temps, qu’ils reviennent plusieurs fois sur les planches pour y dénicher de nouveaux indices?
B.D. C’est quelque chose qu’on nous dit souvent lors des séances de dédicaces : nos lecteurs-ices semblent apprécier le fait de relire les albums plusieurs fois et d’y découvrir des détails parfois discrets. Et cela nous comble ! Car un album qu’on met cinq à six mois à écrire et deux ans à dessiner, lu en 15 minutes, ce serait assez déprimant en ce qui nous concerne !
Avec toutes ces trouvailles graphiques, on retrouve une modernité proche de celle de la série «Sherlock» avec Benedict Cumberbatch. A-t-elle été une source d’inspiration pour vous?
B.D.Nous apprécions beaucoup cette série, surtout les premières saisons. Cumberbatch y incarne un excellent Sherlock. Mais notre inspiration est résolument le matériau de départ, c’est à dire les livres de Conan Doyle, qui contiennent déjà l’évocation du « cerveau-mansarde », décrit par Holmes dès le premier roman, « Étude en Rouge » (voir la citation en page de titre de notre tome 1). Le palais mental mentionné dans la série de la BBC est un concept de mentalisme moderne, qui colle à ce Sherlock du 21e siècle.
Cette nouvelle enquête nous entraîne au cœur des Highlands, autour d’un loch mystérieux et d’une créature inquiétante. Comment avez-vous abordé visuellement cette atmosphère surnaturelle ? Avez-vous effectué des repérages en Écosse?
B.D.Nous nous sommes documentés sur certains mythes et légendes écossaises, et sur les régions. Nous avons décidé d’utiliser l’île de Skye pour son côté reculé, particulièrement à l’époque. Un voyage là-bas, ainsi qu’à Édimbourg et dans d’autres coins d’Écosse, nous a fourni de la matière visuelle : la nature superbe, les châteaux, ruines, bâtiments rustiques et néo-gothiques… Contrairement aux tomes 1 et 2 à Londres, les lieux n’ont pas pu être entièrement respectés par rapport à la réalité, car nos désidératas scénaristiques ne le permettaient pas toujours. Aussi, des éléments comme le château ou l’église ont été « déplacés » et renommés pour entourer le Loch Leathan, qui lui est bien réel. C’est son arrière-plan très photogénique qui nous a convaincus, car le loch en lui-même est très plat dans la réalité, aussi nous avons fortement augmenté son aspect dramatique et accidenté. Au demeurant, de nombreux éléments restent bien authentiques. Même le village d’Armishader a existé, mais a disparu depuis qu’un barrage l’a rayé des cartes modernes au 20ème siècle. Un village réellement maudit, donc !
Une expo des planches originales et autres illustrations aura lieu du 11 au 24 décembre 2025, organisée par Art-Maniak dans la superbe Galerie Million, 10 rue de la Grange Batelière, 75009 Paris.
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
« Dans la tête de Sherlock Holmes – Le cauchemar du Loch Leathan. Tome 1 » par Cyril Lieron et Benoît Dahan. Ankama Editions. 14,90 euros.
