Titwane: «Travailler avec Pierre Christin était une opportunité inestimable»
Quelques mois après la disparition de Pierre Christin, le dessinateur Titwane donne vie à son ultime scénario avec « L’Île des riches ». Habitué des reportages dessinés, il livre ici à une fiction ambitieuse, entre aventure, satire sociale et chaos collectif, portée par une mise en scène particulièrement inventive.

« L’Île des riches » est l’ultime scénario de Pierre Christin. Qu’est-ce que cela représentait pour vous de collaborer avec une figure aussi importante de la bande dessinée?
Titwane. Je n’ai pas réfléchi très longtemps quand on m’a proposé de travailler sur un scénario de Pierre car il est l’auteur d’histoires qui ont marqué mon adolescence comme « La ville qui n’existait pas » ou « Partie de chasse ». Et plus récemment, sa biographie d’Orwell m’avait beaucoup plu. C’était une proposition que je ne pouvais pas refuser même si après avoir dit oui, j’ai été pris d’un grand vertige. Quelle responsabilité !
Qu’est-ce qui vous a immédiatement séduit dans « L’Île des riches »?
T. J’ai beaucoup aimé la présence de nombreux personnages et les scènes de chaos. J’avais envie de me frotter à la fiction pour avoir l’occasion de m’éloigner du réalisme et de la nécessité de précision quasi journalistique des reportages dessinés. Travailler et rencontrer Pierre et Stella était une opportunité inestimable.
Comment s’est déroulée votre collaboration avec Pierre Christin?
T. Il m’a tout de suite expliqué que j’avais beaucoup de liberté dans la narration et qu’il était important que je puisse me faire plaisir sur le découpage. Il était soucieux du casting et du ton général. C’est plutôt sur ces points qu’ont eu lieu nos premières discussions. J’ai beaucoup apprécié ces moments, toujours joyeux et vifs où, dès le départ, Pierre m’a traité en égal alors que j’étais impressionné. Nous avons échangé par téléphone après nous être rencontrés. Après sa disparition, c’est Stella qui m’a aidé lorsque je me questionnais sur l’intention d’une réplique ou sur l’envie de Pierre sur telle ou telle page. Elle a été l’assistante de Pierre pendant longtemps et a coécrit ce scénario donc elle a été essentielle et j’ai beaucoup apprécié sa générosité et sa confiance.

On vous connaît notamment pour vos reportages dessinés et récits documentaires. Qu’est-ce qui change, dans votre manière de travailler, lorsqu’il s’agit d’une fiction comme « L’Île des riches »?
T. On ne peut pas se cacher derrière la documentation et la nécessité de l’exactitude des détails. On a plus de liberté, mais aussi plus de questions, plus de choix à faire. J’ai aimé aller vers un trait moins réaliste, que j’ai essayé de rendre plus expressif. Je me suis beaucoup concentré sur l’incarnation des personnages, pour essayer de les rendre vivants, plausibles, attachants ou non.
Ce qui me guide, c’est la compréhension de l’histoire et son rythme. J’aime m’amuser à détruire le gaufrier mais il ne faut pas que ce soit gratuit, il faut que ça serve le récit. »
Votre dessin reste très vivant, avec des compositions où certaines cases semblent se prolonger ou fusionner entre elles. Qu’est-ce qui vous plaît dans cette façon de raconter visuellement une scène?
T. Je trouve important de ne pas se forcer à faire des cases quand il n’y en a pas besoin. Parfois, un dessin un peu composite avec plusieurs scènes ou plusieurs fois le même personnage peut permettre d’exprimer mieux la situation. Ce qui me guide, c’est la compréhension de l’histoire et son rythme. J’aime m’amuser à détruire le gaufrier mais il ne faut pas que ce soit gratuit, il faut que ça serve le récit.
Les couleurs jouent un rôle très fort dans l’album, entre luxuriance et atmosphère parfois plus inquiétante…
T. C’est une palette de couleurs nouvelles pour moi qui travaille habituellement avec des couleurs désaturées. C’est Stella qui m’a poussé, au début de l’album, à emprunter ces couleurs plus vives et parfois étranges pour apporter une part d’inattendu. Ce n’est pas du fantastique, mais les couleurs exagérées apportent parfois l’idée d’une certaine artificialité de l’île.

Les scènes maritimes, notamment certaines doubles pages de vagues, sont particulièrement impressionnantes. Était-ce un défi graphique particulier ou un plaisir de mise en scène?
T. Chaque page était un défi ! J’ai pris beaucoup de plaisir sur les pages marines car elles arrivaient comme des parenthèses, des échappées… et c’est plus facile que les pages avec beaucoup d’architecture.
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
« L’Île des riches » par Titwane et Pierre Christin. Dargaud. 22,95 euros.
