Olivier Lhote: «Je dois transmettre mon savoir sur les chiens»


Dans «Le Meilleur ami du chien», Olivier Lhote imagine une société où les chiens ont pris le pouvoir, reléguant les humains au rang d’animaux de compagnie. Une fable satirique inspirée de son expérience de comportementaliste canin, qui interroge nos rapports aux animaux mais aussi à nos semblables.

«Le Meilleur ami du chien» imagine un monde où les chiens prennent la place des humains. Comment vous est venue cette idée?
Olivier Lhote. Je suis comportementaliste canin, comme vous le savez, mais aussi formateur en comportement pour l’Efecc (École de formation à l’éducation et au comportement canin). Dans ces deux fonctions, j’utilise la pédagogie de l’humour et l’inversion. Pour modifier un comportement, vous disposez d’un outil puissant : modifier l’environnement ! Or, les propriétaires du chien influencent en grande partie son environnement. L’humour et l’inversion m’aident à faire bouger les lignes. Par exemple, si votre employeur vous interdit d’aller aux toilettes pendant huit heures, vous changez de boulot. Pourtant, nombre de chiens passent des journées entières, enfermés dans un appartement sans que cela ne choque quiconque.

C’est un peu une variante de « La planète des singes » de Pierre Boulle, non?
O.L. Vous avez raison, c’est très « Planète des singes ». Pour autant, l’œuvre qui m’a le plus marqué et le plus influencé est « Animal farm » d’Orwell. J’adore ce bouquin. Je l’ai lu et relu. Là aussi, on comprend tellement mieux les rouages et les vices de nos sociétés humaines.

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En tant que comportementaliste canin, comment votre expérience professionnelle a-t-elle influencé l’écriture de cette bande dessinée ?
O.L. Je suis auteur de livres jeunesse depuis 2001 et scénariste de la BD « Gibus » chez Bayard depuis 2015. La plupart de mes livres mettent en scène des animaux. Écrire est un moyen privilégié de transmettre. J’aime vraiment l’idée de la transmission. Je vois mon métier de comportementaliste comme un métier de transmission. Je dois absolument transmettre mon savoir et ma vue du chien pour faire changer l’humain. Le propriétaire du chien est mon seul accès au chien lui-même. Dans ce métier, vous devez aimer l’humain autant que le chien. Avec cette BD, je peux faire rire et réfléchir en même temps (du moins, je l’espère). Donc clairement, « Le meilleur ami du chien » est un prolongement de ma manière de travailler.

Cette inversion des rôles entre humains et chiens permet de traiter de nombreux sujets de société. Quels thèmes souhaitiez-vous particulièrement explorer à travers cette dystopie humoristique?
O.L. Il y a très longtemps, j’ai lu le livre de Thierry Janssen « La solution intérieure ». Ce médecin raconte sa rencontre avec un sorcier d’une certaine ethnie. Le sorcier lui demande : « Qu’est-ce qui est le plus important entre vous et moi ? » Et la bonne réponse est « et ». C’est-à-dire le lien, la relation. Le sujet qui me tient à cœur, c’est la relation. C’est elle qui est malade dans notre société, pas le chien, ni l’humain. Avons-nous encore un sens de la relation dans cette société, qui se noie dans le virtuel ? L’égoïsme, n’est-il pas un abandon de la relation ? La guerre, la violence ne sont rien d’autre que l’absence de relations.
Il y a dans la Bible, un passage que je trouve édifiant. Chouraki, qui propose la traduction littérale du texte, nous donne : Caïn dit à Èbèl, son frère… Et c’est quand ils sont au champ, Caïn se lève contre Èbèl, son frère, et le tue. “Caïn dit à Èbèl, son frère…” Regardez, il ne lui dit rien ! Il y a juste des points de suspension. Il ne dit rien, et il va le tuer. C’est clair, non ? Sans parole, on tue. C’est ce thème général de la relation à l’autre qui me sert de fil rouge. Nous ne savons pas écouter nos chiens, mais en réalité, nous ne savons pas non plus écouter notre voisin. Il y aurait moins de chiens mordeurs si on écoutait leurs besoins. Il y aurait moins de violence, si on s’écoutait les uns les autres. Quand vous êtes en désaccord avec une personne, vous dites facilement : on ne s’entend pas, lui et moi. L’écoute manque dans notre société. Comment mieux le traduire que par deux races qui ne parlent pas la même langue?

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À travers cette fable grinçante, aviez-vous aussi envie de glisser un regard critique, voire un peu acide, sur notre société?
O.L. Les sociétés dites développées tournent le dos à la vie. C’est ma critique principale. On flingue tout, on se sert, on ne remercie pas, on vole la vie. Quand un problème survient, on éradique. On a tué des milliers d’espèces et on continue. On coupe les arbres qui nous donnent notre oxygène et on pollue les eaux. Il y a 1.000 loups en France pour 70 millions d’habitants et ça nous met en panique. La novlangue nous permet d’accepter l’inacceptable. On ne tue pas, on fait des tirs de prélèvements. On ne chasse pas, on régule. En se plaçant au-dessus des espèces vivantes, l’humain est sorti de la vie et ne la respecte plus. Vous prenez le temps de déposer un avis pour remercier Amazon pour sa livraison on time, et vous oubliez de dire merci pour votre santé, pour l’oxygène que vous respirez et pour le soleil qui vous réchauffe. Pourtant, tout ça, c’est offert !

Dans l’album, vous suggérez que la télévision et les réseaux sociaux ont contribué à l’abrutissement des humains, jusqu’à ouvrir la voie à la domination des chiens. C’est une vision satirique ou un constat que vous partagez réellement ?
O.L. Les réseaux sociaux sont construits sur des programmes de renforcements positifs. Les mêmes que j’utilise avec les chiens. Avec ces programmes, je parviens à modifier le comportement d’un chien mordeur. Si vous comprenez ça, vous comprenez que ceux qui dirigent les réseaux obtiennent ce qu’ils veulent des abonnés. Quant à la télévision, je parle de l’objet, même pas des programmes (il y aurait beaucoup à dire), elle agit sur le cerveau. Je crois qu’une étude anglaise prédit un déclin de la mémoire mesurable en six ans pour une personne qui regarderait la télé environ trois heures par jour. Et d’autres études mettent en relation le temps d’écran et la perte de volume cérébral frontal. Déjà dans les années 60/70, on démontrait que le mécanisme électrophysiologique plaçait rapidement le cerveau en mode dit Alpha, moins apte au traitement de haut niveau. Si on s’en tient aux faits scientifiques, on peut un peu paniquer, non ?

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Comment s’est déroulée votre collaboration avec le dessinateur Guillaume Guerse? Aviez-vous une vision précise des scènes ou lui avez-vous laissé une grande liberté d’interprétation?
O.L. Quand je travaille avec Sylvain Frécon sur « Gibus », je sais qu’il a besoin de se réapproprier beaucoup d’éléments et je lui laisse la bride sur le cou. Guillaume est très respectueux du scénario. Régulièrement, je l’invite à reformuler visuellement mon travail s’il pense que c’est préférable mais, je crois qu’il aime les guidances. Moi, j’en pose peu en général. Il m’arrive de soumettre des croquis quand les mots ne suffisent pas (le comble pour un auteur).

Guillaume Guerse parvient à transmettre beaucoup d’émotions à travers les expressions des chiens. C’était un enjeu important ?
O.L. Guillaume a un talent de dingue. Les crayonnés sont des œuvres d’art. Il a aussi ce don pour traduire les émotions en quelques traits subtils. Quant aux couleurs, elles sont à tomber. J’ai une chance inouïe de travailler avec lui. C’est Anaïs et Clément chez Fluide qui ont proposé Guillaume avec qui ils avaient déjà travaillé. Ils savaient ce qu’il produirait. Un dessin sans émotion aurait été une catastrophe. Le chien est un catalogue d’émotions à lui tout seul, alors le dessiner en passant à côté aurait été terrible. Et puisqu’on parle d’émotions, je vous livre une donnée technique : quand vous produisez du cortisol (hormone du stress), votre chien en produit. Quand vous produisez de l’ocytocine (hormone de l’attachement, du plaisir et du bonheur), votre chien en fabrique. Vous voyez à quel point le chien est lié à nous, ça méritait bien une BD, n’est-ce pas ?

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

«Le Meilleur ami du chien, tome 1. L’adopter c’est le sauver» par Olivier Lhote et Guillaume Guerse.

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