Mud: «La manipulation mentale m’a toujours intrigué»
Dans «Jakob», Mud plonge au cœur d’un sujet brûlant : l’emprise sectaire. À travers une narration fragmentée et une galerie de personnages fragilisés, il décortique les mécanismes de la séduction et de la manipulation mentale. Un premier tome intriguant qui tient le lecteur en haleine.
Qu’est-ce qui vous a conduit à explorer le thème du sectarisme? Mud. Le premier « âge d’or » des sectes remonte aux années 90, mais aussi sa médiatisation à travers les nombreuses dérives et tragédies qui en ont découlé. Le phénomène s’est ensuite peu à peu essoufflé, jusqu’à devenir presque marginal. Néanmoins, notamment depuis la crise du covid, de plus en plus de gens se sont remis en quête de sens et de vérité. Avec eux, ceux qui prétendent les détenir l’un et l’autre pour en tirer profit, ont commencé à créer de nouveaux mouvements. Le développement des réseaux sociaux aidant, leur nombre a rapidement explosé. La Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) en recense plus de 500 aujourd’hui, et ce rien que sur notre territoire. Il m’a semblé important d’en parler.
« Comment un individu seul peut-il faire perdre à des gens, à priori saints d’esprit, leur libre-arbitre, tout esprit critique ou la liberté de faire ses propres choix ? Par quel biais, quels mécanismes liés au fonctionnement de notre cerveau, ces gourous parviennent-ils à de tels degrés d’emprise ? C’est ce que j’ai cherché à comprendre. »
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Le choix de situer l’histoire aux États-Unis s’est-il imposé d’emblée? M. Il y a des sectes présentes partout dans le monde. Néanmoins, les États-Unis sont de loin le pays ayant le plus traité du sujet à travers les films, séries et documentaires. Cela m’a donc semblé naturel de m’inscrire dans cette continuité.
Ce premier tome montre comment des personnes fragilisées peuvent être séduites par le discours d’une communauté. On sent une volonté de comprendre ces mécanismes, sans tomber dans le jugement. Était-ce une intention centrale pour vous? M. Oui. La manipulation mentale est un sujet qui m’a toujours intrigué. Comment un individu seul peut-il faire perdre à des gens, à priori saints d’esprit, leur libre-arbitre, tout esprit critique ou la liberté de faire ses propres choix ? Par quel biais, quels mécanismes liés au fonctionnement de notre cerveau, ces gourous parviennent-ils à de tels degrés d’emprise ? C’est ce que j’ai cherché à comprendre, ce que j’essaye de décortiquer à travers les deux tomes que formeront cette histoire. Le premier aborde davantage la première phase du processus, celle de séduction. Le deuxième portera davantage sur son pendant destructeur.
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« La multiplicité des personnages m’a semblé un bon moyen d’illustrer les différents stades de l’emprise. »
Comment avez-vous imaginé et façonné le personnage de Jakob? M. Bien que la « vérité » offerte par chacun soit différente, ces gourous (que l’on pourrait assimiler à bien des égards au profil du pervers narcissique) sont finalement assez similaires dans leur fonctionnement. Jakob a lui aussi sa propre vérité mais pour le reste, que ce soit dans le dessin ou la personnalité, il correspond à cet archétype qui le rend finalement semblable à tous les autres.
Vous avez construit votre récit comme un puzzle, en dévoilant peu à peu l’histoire à travers différents personnages. Qu’est-ce qui vous a poussé à adopter cette structure narrative fragmentée? M. Montrer l’emprise est quelque chose de facile, la façon dont elle s’installe l’est beaucoup moins. C’est un processus lent et insidieux. Alors au moment de me mettre à l’écriture, la multiplicité des personnages m’a semblé un bon moyen d’en illustrer les différents stades (chacun d’eux en ayant atteint un différent) sans pour cela devoir étendre l’histoire sur des semaines, des mois, voire des années.
« J’ai d’abord découvert le travail de Zheping sur un réseau social. J’ai tout de suite aimé la sensibilité de son dessin. »
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C’est la première bande dessinée de Zheping Xu. Qu’est-ce qui vous a séduit dans son univers graphique? M. J’attache une grande importance à la relation que j’entretiens avec les différents dessinateurs et dessinatrices avec lesquels je collabore. J’ai d’abord découvert le travail de Zheping sur un réseau social. J’ai tout de suite aimé la sensibilité de son dessin. Les choses ont ensuite été assez simples, nous nous sommes rapidement bien entendu. Enfin, après avoir longuement parlé du scénario, il n’a pas été difficile pour elle de se mettre au découpage étant donné son expérience de storyboardeuse dans l’animation. Elle a beaucoup de talent.
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne (sur Twitter)
«Jakob – Tome 1. La communauté» par Mud et et Zheping. Ankama.