Michaël Prazan: «Hitler et Staline avaient beaucoup en commun»



Avec «Le Choc des tyrans», Michaël Prazan raconte l’affrontement entre Hitler et Staline, deux dictateurs que tout oppose en apparence mais qui avaient beaucoup en commun. Adaptée de son film documentaire, cette bande dessinée très documentée revient sur une histoire que l’on croit connaître, mais qui conserve encore bien des zones d’ombre.


Avec « Le Choc des tyrans », mais aussi plusieurs de vos précédents ouvrages, vous vous êtes beaucoup intéressé au front de l’Est. Qu’est-ce qui vous fascine particulièrement dans l’affrontement entre l’Allemagne nazie et l’URSS?
Michaël Prazan. Le terme de « fascination » ne me correspond pas vraiment. Disons qu’au fil de mon travail, qui ne se réduit pas à la Seconde Guerre mondiale, j’ai plutôt cherché à comprendre. D’abord les faits, notamment celui qui consiste à tuer en masse des millions de personnes au nom d’un idéal, et ensuite les hommes qui ont fait cela. En l’occurrence, ici, ces deux monstres que sont, chacun à leur manière, Hitler et Staline. Cet affrontement est un cataclysme sans précédent dans l’histoire de l’humanité qui a bouleversé le XXe siècle et dont la queue de comète continue d’orienter notre vision du monde. Il a redessiné la géographie et le destin de tant de pays, de tant d’hommes de par le monde. C’est un événement capital, un réservoir inépuisable de micro-histoires à raconter.



Pourquoi avez-vous souhaité adapter «Le Choc des tyrans » en bande dessinée?
M.P. J’ai grandi avec la bande dessinée, avec Astérix comme avec Fluide Glacial. Avec Bilal et Cristin, notamment, qui m’ont subjugué et qui ont montré qu’on pouvait faire de l’histoire, à hauteur d’homme, avec la BD. Je rêvais depuis longtemps de m’essayer à ce type de narration que je n’avais jusqu’alors pas expérimenté. Pour dire vrai, j’ai proposé plusieurs histoires à mon éditeur. Celle-ci est celle qui a retenu son intérêt. La force de ce récit, à mon sens, c’est que tout le monde croit le connaître. Or, il reste encore bien des choses à révéler et à creuser, que la plupart des gens ne connaissent pas. De plus, étrangement, jamais aucune BD n’avait mis en scène ces deux personnages, leur confrontation et les zones d’ombre qui l’entourent. Leur complicité a longtemps été atténuée par l’historiographie d’après-guerre, en grande partie écrite par des historiens marxistes qui ont réécrit ou édulcoré les réalités du pacte germano-soviétique. Je voulais donc y revenir pour tordre le cou aux idées reçues sur ce point : non, Staline ne l’a pas signé pour gagner du temps et s’armer en vue d’un affrontement qu’il considérait comme inévitable. Au contraire, il est l’initiateur de ce partenariat dans lequel il croyait vraiment. A preuve : loin de s’armer en vue de cet affrontement, il a complètement liquidé son armée…



Passer du film documentaire à la bande dessinée vous a-t-il obligé à repenser profondément le récit? Qu’est-ce que ce changement de format permet de raconter différemment?
M.P. Adapter un documentaire comporte des facilités pour le dessinateur. Les recherches et les images, les lieux, les intentions sont là, à portée de vue. On a gagné un temps fou, même si, bien entendu, je me suis éloigné du film en réinventant intégralement sa narration. J’ai pu ajouter des séquences et placer le lecteur plus près encore des personnages que le film ne pouvait le faire. Enfin, on m’a accordé toute liberté pour y parvenir. Contrairement au documentaire, je n’étais pas tenu par la contrainte des archives ou du format.



Dans l’album, vous saluez le travail méticuleux de Gabriel Andrade. Pour un récit historique comme celui-ci, jusqu’où doit aller la précision du dessin et de la reconstitution?
M.P. J’ai toujours pensé que la création naît des contraintes. Je n’ai pas choisi Gabriel. Au moins deux ans ont passé avant qu’il n’entre dans le jeu. Je voulais, certes, un dessin réaliste, car tout ce que je raconte est vrai, et il n’est pas nécessaire de pousser trop le récit vers la satire ; elle existe dans le comportement des deux dictateurs et dans leur expression. Mais je n’avais pas plus d’idée que ça concernant le choix du dessinateur. Mon éditeur, Cédric Iland, est parti à sa recherche. Certains ne voulaient pas, d’autres ne s’en sentaient pas capables, d’autres encore disaient : « Ça m’intéresse, mais après mon western, disons dans deux ou trois ans… » Et puis, depuis son Brésil natal, Gabriel est apparu soudain, et il a enfin rendu le projet réalisable ! J’ai immédiatement été conquis par son talent et sa capacité à rendre les personnages si expressifs, sans jamais les trahir.



À la lecture, on découvre de nombreux points communs entre Hitler et Staline, malgré l’affrontement idéologique qui les oppose. Était-il important de mettre aussi en lumière ce qui rapproche les deux dictateurs?
M.P. Oui, cela me paraissait essentiel. De même que leurs différences. Staline est en apparence plus sympathique et moins froid qu’Hitler. Hitler, très curieusement, est capable de formules spirituelles alors que Staline, dans le privé, est plus grossier. Hitler est un pur idéologue, ce que n’était pas Staline. Mais leur soif de pouvoir, de domination, leur absence totale d’empathie, leur orgueil démesuré… bref, ce qui fait d’eux les pires psychopathes qu’on puisse imaginer s’est forgé à partir de biographies parallèles et étonnamment ressemblantes. Ils ont en effet beaucoup en commun. Je voulais montrer cela comme je voulais montrer que ce sont bien les hommes qui font l’histoire. Pour le meilleur et, comme ici, pour le pire.



Votre récit montre aussi Hitler et Staline dans des périodes de doute. Est-ce une facette des deux dictateurs que l’on connaît finalement assez peu?
M.P. Au final, ces monstres sont aussi des hommes. Et leur intimité est souvent bien loin de l’image qu’ils sont soucieux de donner d’eux-mêmes.



Ces deux premiers tomes s’ouvrent sur des moments particulièrement forts : l’attaque allemande contre l’URSS qui rompt le pacte germano-soviétique, puis les derniers jours d’Hitler dans son bunker. Pourquoi avoir choisi de commencer chacun des albums par ces séquences?
M.P. Oui, car tout le monde connaît l’histoire, et il faut désamorcer d’entrée la question du suspense. Qui va gagner ? On sait qui va gagner. La fin est connue, autant commencer par cela pour explorer autre chose. Et puis, vous l’avez dit ce sont deux moments forts, dans lesquels chacun évoque l’autre, et qui révèlent une part méconnue de ce qu’ils sont et ce qu’ils ont fait. L’incrédulité de Staline quand survient l’invasion allemande ; la folie de Hitler avant sa mort. Enfin, cela me semblait intéressant d’un point de vue purement scénaristique.



Au-delà du devoir de mémoire, qu’est-ce que cette période peut encore nous apprendre sur le monde d’aujourd’hui?
M.P. Plutôt que penser que cette histoire peut encore nous apprendre quelque chose (l’histoire que nous vivons et dont nous sommes les témoins ne me le laisse nullement penser), il me semble préférable et plus modeste d’essayer de la faire connaître. C’est là l’objectif de cette bande dessinée. Mais bien sûr, il y a tant de leçons à en tirer ! Or, je mesure à quel point les faire entendre est un travail titanesque, car il doit être renouvelé à chaque génération.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

«Le Choc des tyrans, tome 2» de Michaël Prazan et Gabriel Andrade. Glénat. 16,50 euros.

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