Jean-Philippe Peyraud: «La comédie nous permet de faire passer un message»

Comédie romantique pétillante dans les coulisses de l’Élysée, « Première dame » mêle légèreté et valeurs humanistes. Un cocktail savoureux et audacieux. Rencontre avec Jean-Philippe Peyraud, son dessinateur, qui remarque avec humour que nos ministres de l’Intérieur ressemblent souvent à des méchants de James Bond.

Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le projet de «Première dame»?
Jean-Philippe Peyraud. Le fait que ce soit une comédie m’a immédiatement séduit. Nous sortions tout juste de la pandémie de covid quand Didier Tronchet m’a présenté ce projet. Et j’avais une furieuse envie de rigoler un peu en travaillant. Mettre en scène des situations comiques, pousser mon dessin vers le burlesque, rire en découvrant le scénario au fur et à mesure m’a sûrement aidé à supporter la morosité qui régnait alors. Morosité qui, hélas, perdure aujourd’hui. Il semble que nos premiers lecteurs soient sensibles à cette envie de légèreté.

La dimension politique du récit, notamment avec la question des sans-papiers, était-elle un aspect important pour vous?
J.-P.P. Dans une comédie romantique, le challenge est d’imaginer comment deux personnages, que tout oppose, peuvent tomber amoureux dans un environnement peu propice à ce genre d’élan. Ici, le monde politique. Même si dans notre histoire, ce monde est totalement fictif, nous ne pouvions pas faire l’impasse sur les grands problèmes sociétaux contemporains auquel un gouvernement doit faire face aujourd’hui. Cela aurait pu être l’écologie, sujet auquel Didier et moi sommes très sensibles. La question des sans-papiers avait l’avantage de pouvoir s’inviter dans l’intrigue en la faisant avancer. Didier et moi avons été fortement marqués par l’affaire de l’église St-Bernard il y a quelques années. À Paris, j’ai toujours vécu dans des quartiers historiquement liés à l’immigration. La comédie nous permet de faire passer un message. On nous reprochera peut-être sa naïveté.

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Avez-vous cherché à éviter la caricature en dessinant vos personnages? Le Président Langlois ressemble davantage à Monsieur Indestructible qu’à un homme politique connu…
J.-P.P. Il n’était pas question de caricaturer des personnalités existantes. Même si certains passages sont inspirés de faits réels, nous restons dans la fiction. Ce n’est pas de la parodie. L’allure du Président Langlois est venue naturellement des indications de Didier. Le personnage avait fait du rugby, il était dans la force de l’âge,… La forme suit la fonction. Charge à moi de traduire cela en dessin. Victoria n’est pas non plus la caricature d’une actrice célèbre. Évidemment, dans un premier temps, j’ai été tenté de m’inspirer du physique de telle actrice ou de tel personnage public. Et puis à force de recherche, les personnages « apparaissent » pour finalement ne ressembler plus qu’à eux-mêmes. Après, il y a des stéréotypes. Avez-vous remarqué que nos ministres de l’Intérieur ont tous des têtes de méchants dans James Bond ?

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En quoi le fait que Didier Tronchet soit à la fois scénariste et dessinateur a-t-il influencé votre collaboration?
J.-P.P. Sûrement autant que le fait que je sois également scénariste et dessinateur. La grande différence entre nos façons d’écrire, c’est qu’il scénarise au fur et à mesure. J’essayais de l’étonner par mes propositions de mise en scène comme il m’étonnait par ses choix scénaristiques. Nous avions une matière très riche, très dense. Le but du jeu était de maintenir un rythme et une attention soutenue sur 260 pages. Nous avons pris énormément de plaisir à jouer ensemble. Didier pouvait intervenir sur une mise en scène comme je pouvais intervenir sur le scénario. C’était drôle de voir comment une image pouvait provoquer ou décoincer une situation en cours d’écriture.



Avez-vous un exemple ?
J.-P.P. La mère du Président doit être hospitalisée. Didier ignore comment. Et voilà que dans une scène précédente, alors qu’il ne m’a rien précisé, je la mets en scène dans un haras. Je fais ça pour installer son statut social visuellement. C’est juste une case. Didier rebondit immédiatement : son hospitalisation sera due à un accident de cheval ! Tout se tient. Il n’y a rien de plus jubilatoire et de plus fécond que ces apports mutuels qui mènent à des trouvailles impromptues.

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Le dynamisme du récit est très marqué. Quels éléments, comme le cadrage ou le dessin, ont permis de créer cet effet?
J.-P.P. Il y a d’abord une « mise au propre » au crayon. Contrairement à mes albums précédents où j’encrais au pinceau, ici, j’ai juste poussé les contrastes d’un dessin au crayon. J’aurais aimé que mon crayonné soit encore plus vif, plus nerveux mais je suis décidément un laborieux. Il faut donner vie aux personnages. Même coincés derrière un bureau, il faut qu’ils bougent, que leur gestes soient raccord avec ce qu’ils sont ou font. Ça ne veut pas dire tomber dans la pantomime. Mais par petites touches, suggérer la consistance, la cohérence d’un personnage. Cela tient aussi aux choix de mises en scène signifiantes. J’entends par là que l’environnement de la scène consolide le message, l’émotion, la sensation. Ensuite, il y a le rythme insufflé par le scénario que je me suis ingénié à transposer dans la mise en scène. Ça passe par tout un tas d’outils inhérents à la bande dessinée, cadrage, découpage,… Le plus basique étant par exemple que les personnages se déplacent toujours dans le sens de la lecture. Merci Monsieur Hergé !

Les couleurs, avec leurs palettes pastel adaptées à chaque scène, apportent beaucoup de légèreté. Était-ce un choix réfléchi pour souligner l’atmosphère du récit ?
J.-P.P. Nous nous sommes rendu compte très vite qu’une mise en couleurs classique ne fonctionnerait pas. Outre les impératifs économiques et temporels, il fallait une ambiance colorée qui souligne le ton général du récit, à savoir l’humour, le vaudeville. Mais il fallait également que la mise en couleur soit narrative, qu’elle soutienne l’action et les émotions tout en restant évocatrice de l’environnement dans lequel évoluent les personnages. J’ai donc créé des palettes de quatre couleurs par personnages importants, rehaussées par un jus. Et bien évidemment, il faut que cela fonctionne encore lorsque des personnages interagissent. Voilà encore un outil de mise en scène qui renforce l’idée de rythme et de dynamisme évoquée précédemment.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

«Première dame» de Jean-Philippe Peyraud et Didier Tronchet. Glénat. 25 euros.

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