James Blondel: «Le scénario donne une grande place à l’image»
Dessinateur de «Calle Malaga», James Blondel signe un polar contemplatif où l’image prime sur les dialogues. Un défi narratif qu’il relève avec brio aux côtés du scénariste Mark Eacersall. Il revient ici sur la genèse de l’album et raconte comment il a utilisé Google Earth pour recréer l’atmosphère d’une station balnéaire hors saison.

Dans le dossier de presse, Mark Eacersall raconte qu’il a réussi à vous convaincre de faire des essais, car vous ne voulez pas quitter votre poste de professeur de SVT. Comment a-t-il réussi?
James Blondel. Comme son scénario donnait une grande place à l’image, paradoxalement, j’avais du mal à me représenter l’histoire à la première lecture. Il m’a demandé de faire quelques pages de story-board pour voir comment on pourrait travailler ensemble. C’est à cette étape que j’ai compris la subtilité de son écriture où beaucoup de choses passent par l’image et non par les dialogues. Je n’ai pas pour autant quitté mon poste d’enseignant et j’ai essayé de jongler avec ces deux casquettes. Faire un album de BD était un rêve de gosse donc je n’ai pas trop réfléchi ensuite.
Il dit aussi que pour convaincre, il vous a écrit un scénario sur mesure. C’est quoi un scénario sur mesure pour vous ?
J.B. Dans un premier temps, Mark m’a contacté pour me proposer un album de plus de 200 pages. J’avais adoré son script, mais j’entamais ma première année d’enseignant et, pour un premier album, la montagne me paraissait trop grande à gravir. J’avais besoin d’une pagination moins importante pour assurer mon métier de prof et faire la BD dans un temps raisonnable.
« C’est une histoire assez universelle sur le point de vue finalement, sur l’endroit où on pose le regard pour apprécier la vie. Ce petit monde dans lequel vivent nos personnages (et le lecteur) ne prendra pas la même couleur en fonction du regard que l’on pose dessus. »

«Calle Malaga» est un polar plutôt contemplatif. Cela m’a parfois fait penser au «Samouraï» de Jean-Pierre Melville. Comment présenteriez-vous l’histoire?
J.B. Oui, c’est un polar contemplatif. On fait le pari avec Mark que les gens prennent leur temps durant leur lecture afin de vivre l’épiphanie du héros au même rythme. Pour parler plus concrètement, Saïd est un jeune homme en cavale réfugié dans le Sud de l’Espagne dans une station balnéaire hors saison. Il est dans une routine paranoïaque où tout est un potentiel danger. Cependant, un voisin un peu envahissant va lui ouvrir de nouvelles perspectives. C’est une histoire assez universelle sur le point de vue finalement, sur l’endroit où on pose le regard pour apprécier la vie. Ce petit monde dans lequel vivent nos personnages (et le lecteur) ne prendra pas la même couleur en fonction du regard que l’on pose dessus.
«Calle Malaga» est un album souvent silencieux où ce sont souvent les images qui font avancer l’histoire…
J.B. C’est une aubaine dans le sens où le scénariste accorde une grande confiance à son dessinateur pour faire passer le plus d’éléments possibles par l’image. Mark vient de l’audiovisuel et écrit donc pour l’image. Cela ne change pas drastiquement le travail excepté au stade du story-board où tout doit être absolument fluide et clair. C’est à ce moment-là qu’un échange intense s’effectue avec Mark pour s’assurer de la compréhension de tous les éléments. Comme notre héros est très taiseux, le peu de révélation qu’il nous donne devient très important et chaque action/geste doit avoir un sens.

Dès les premières pages, on est bluffé par votre travail sur la lumière et notamment les ombres. Comment avez-vous abordé cette partie de votre travail?
J.B. Mon dessin est plutôt inspiré par la ligne claire. Mais, pour un polar, je voulais une grande présence de noirs avec une ambiance lumineuse qui existe dès le noir et blanc. L’avantage, c’est qu’on a un siècle de BD derrière nous et plein d’auteurs qui se sont frottés à ce type de graphisme. J’ai la chance de faire de la BD, mais j’en suis avant tout un lecteur boulimique donc j’ai pu aller chercher dans mes lectures et analyser le travail de Pratt, Munoz, Comès, Tardi, Jijé, Miller,… L’autre aspect, c’est le dessin d’observation en extérieur ou d’après des photos qui permettent de créer une banque d’images dans sa tête. Cela ressort ensuite plus ou moins consciemment sur les planches.

Vous connaissiez Malaga? Comment vous êtes-vous documenté?
J.B. Non, je n’ai jamais mis les pieds à Malaga. Google Earth a été mon meilleur ami pendant l’élaboration de cet album. Je pouvais errer comme notre héros dans les rues. La chance que l’on a eue, c’est que les photos des stations balnéaires espagnoles ont été faites hors saison pour éviter la foule. L’ambiance fantomatique était donc déjà présente en se baladant sur Google Earth. Mark avait également agrémenté son scénario d’images références pour m’accompagner.
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
«Calle Malaga» par James Blondel et Mark Eacersall. Grand Angle. 16,90 euros.
