Hervé Duphot: «Le destin d’un dessinateur incarcéré à Drancy m’a interpellé»
Avec «Le Dessinateur de Drancy», Hervé Duphot s’appuie sur le témoignage bouleversant de Georges Horan-Koiransky, interné à Drancy en 1942. Nourri par son journal et ses dessins, l’album plonge le lecteur au cœur d’un récit aussi poignant que précieux.

Qui était Georges Horan-Koiransky?
Hervé Duphot. Georges Horan-Koiransky est né en 1894 à Saint-Petersbourg. Ses parents ont immigré en France. Il a une relation distante avec la religion juive et est marié à une femme catholique. Ils ont un enfant unique. Il a participé à la Première Guerre mondiale dans l’aviation. Il a été dessinateur industriel et au moment de la guerre, travaille dans les assurances. Passionné d’art, il a suivi les cours du soir de l’École des beaux-arts. C’est un homme brillant, extrêmement cultivé et un peu décalé par rapport à la situation à laquelle il est confronté.
Son parcours prend ensuite un tournant dramatique…
H.D. Il a été dénoncé comme juif par un voisin et interné au camp de Drancy début juillet 1942. C’est son témoignage écrit et dessiné qui fera de Georges un personnage intéressant pour l’histoire. Libéré du camp de Drancy, il entrera en résistance avant de reprendre une vie civile « normale ».
L’incroyable modernité du camp, le fait que le bâtiment en « U » existe encore aujourd’hui, son destin funeste et surtout qu’il soit toujours habité m’a complètement fasciné. »
Comment avez-vous découvert son «Journal d’un interné. Drancy 1942-1943»?
H.D. Lorsque j’ai dessiné la bande dessinée « Simone Veil, l’immortelle », j’ai du me plonger dans la documentation existante sur le camp de Drancy, puisque Simone Veil y a été internée avec sa famille en 1944 avant d’être déportée vers Auschwitz-Birkenau. J’ai alors découvert ce camp qui est à la base une cité d’habitation moderne, une des premières en France. L’incroyable modernité du camp, le fait que le bâtiment en « U » existe encore aujourd’hui, son destin funeste et surtout qu’il soit toujours habité m’a complètement fasciné. J’ai lu et regardé beaucoup de choses et en me rendant au Mémorial de la Shoah à Paris, je suis tombé sur le journal de Georges Horan-Koiransky.
À quel moment avez-vous compris qu’il y avait derrière ce témoignage une bande dessinée à raconter?
H.D. Je connaissais déjà ses dessins et son écriture m’a emballé. Pour moi c’était la meilleure façon de raconter le camp sans fictionner. Tout était raconté mais avec une certaine distance. Et le destin d’un dessinateur incarcéré, en tant qu’auteur de BD, m’a forcément interpellé. J’ai pris contact avec les éditions Créaphis qui ont édité le journal et j’ai eu l’accord des ayants droit qui ont bien compris mes intentions.

Grâce au journal de Georges Horan-Koiransky, le lecteur partage ses doutes, ses peurs et ses espoirs au fil des jours. Était-il important de raconter cette histoire à travers son regard?
H.D. Effectivement, c’est tout l’intérêt de partir d’un journal comme base de travail car ça raconte en même temps la vérité des faits mais avec un point de vue et celui de Georges est particulièrement intéressant. Il est astreint à certaines corvées et donc spectateur de tout, comme par exemple des déportations en gare de Drancy-le Bourget. Il montre non sans ironie, le décalage entre ceux qui montent dans le train pour être déportés et ceux sur le quai en face qui partent travailler. Ça permet de rentrer dans cette histoire difficile plus facilement et de partager les espoirs de s’en sortir du narrateur. Évidemment il a fallu croiser les informations pour s’assurer qu’il n’y ait pas d’erreur.
Au-delà de son journal, vous avez mené un important travail de documentation. Comment s’est construite cette recherche?
H.D. J’ai lu énormément de livres sur la déportation, sur l’architecture, sur l’histoire. J’ai essayé de croiser un maximum de points de vue et d’informations pour m’assurer de ne pas faire d’erreur. Heureusement, j’ai eu le soutien de l’historien Benoît Pouvreau qui avait déjà travaillé sur les ouvrages de Georges et qui m’a beaucoup apporté, ainsi qu’une relecture finale de la Fondation pour la mémoire de la Shoah.
J’ai travaillé mon dessin de telle sorte qu’il ait une certaine familiarité avec celui de Georges sans pour autant qu’on les confonde. »

Les dessins originaux de Georges Horan-Koiransky s’intègrent naturellement à vos planches. Avez-vous travaillé votre dessin en ce sens?
H.D. A vrai dire, c’est en cours d’album que cette solution s’est imposée à moi. Il était plutôt question d’un cahier en fin d’ouvrage, mais l’aspect narratif très fort de ses dessins a fait qu’ils ont trouvé leur place exacte dans l’album presque comme des cases supplémentaires. Une fois de plus, ça souligne la qualité testimoniale du travail de Georges. Je l’appelle Georges, nous sommes devenus familiers (sourire). De mon côté, j’ai travaillé mon dessin de telle sorte qu’il ait une certaine familiarité avec celui de Georges sans pour autant qu’on les confonde.
Le dessin du 10 août 1942, montrant un départ nocturne de prisonniers, est particulièrement saisissant. Qu’est-ce qui fait la force du trait de Georges Horan-Koiransky?
H.D. Il y a eu d’autres dessinateurs dans Drancy mais ils ne sont pas restés aussi longtemps que Georges, voire ne sont pas revenus, comme Jane Levy dont les dessins en couleurs sont à l’opposé du travail de Georges. La plupart n’avaient pas cette volonté de raconter. Ils décrivent simplement. On sent presque l’ennui dans ces dessins. On dessine pour occuper le temps. Georges met en scène, choisit ses outils, ses cadrages, ses effets, ses éclairages. C’est sa rencontre avec René Blum qui a défini les objectifs de son travail. Il a pris des notes dans le camp de Drancy et a repris tout ça après. Il y a quelque chose d’assez proche de la bande dessinée. C’est peut-être aussi pour ça que ses dessins ultérieurs n’auront pas la même puissance.
Vos personnages dégagent une grande intensité émotionnelle, notamment à travers leurs regards et leurs expressions. Était-ce un aspect essentiel de votre mise en scène pour transmettre la réalité de Drancy?
H.D. Pour le coup, je ne me rends pas bien compte. Dans un telle situation de crise, la tension est forcément très forte, les nerfs à vif. La plupart des gens, principalement des juifs, passés par Drancy ne reviendront pas. À l’époque, ils ne le savent pas, s’interrogent sur le sort qu’on leur réserve. Ils sont dans une incertitude terrifiante. Personne n’est vraiment à l’abri, même les «maris d’Aryenne» dont fait partie Georges. Leur sort dépend de la volonté des Allemands et des gendarmes français. Il est important de marquer tout ça sur les visages.
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
«Le Dessinateur de Drancy» par Hervé Duphot. Delcourt. 19,50 euros.

