Bruno Costès: «Un mélange d’art et d’essais et de cinéma de genre»


Avec « Cargo – Pavillon barbare », Bruno Costès signe un récit sombre et tendu, inspiré de son expérience dans la marine marchande. Un huis clos singulier où des personnages à la dérive cristallisent les tensions humaines et sociales de notre époque.

Après votre docu-fiction « Fortune de Mer », vous aviez envie de vous attaquer à la fiction?
Bruno Costès. « Fortune de mer » était en effet qualifié de docu-fiction, où l’on partait de la réalité de notre activité professionnelle du moment, à bord d’un remorqueur de sauvetage, pour proposer la mise en scène d’une intervention sur un cargo en avarie. En poursuivant notre collaboration, nous avions envie de transposer le récit sur le navire en perdition. Fort de tout un matériel tiré d’expériences antérieurs, ce nouveau projet pourrait être qualifié de fiction très documentée. Mais il est intéressant que ce changement de genre, du docu-fiction à la fiction, soit à l’origine du changement de maison d’édition d’une BD à l’autre. Finalement, « Cargo » s’inscrit dans la continuité de « Fortune de mer », pour embarquer le lecteur encore un peu plus loin.

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Vous retrouvez Clément Belin au dessin. Qu’est-ce qui vous plaît dans cette collaboration et qu’est-ce qui a changé entre vos deux albums?B.C. Avec Clément, on s’est rencontré à l’école d’officiers de la Marine marchande de Nantes, où notre amitié s’est scellée, entre autres, autour de la BD et d’une soif de raconter, restait à savoir quoi. Après des années de navigations et d’expériences variées, sur à peu près les mêmes bateaux, notre collaboration est devenue une évidence. Par nos caractère radicalement différents, lui cérébral et posé ; moi, instinctif et énervé, nous confrontons deux visions complémentaires d’expériences communes. Paradoxalement, c’est Clément l’intellectuel et moi le manuel qui sommes crédités, lui au dessin et moi au scénario.

Comment travaillez-vous ensemble?
B.C. Dans notre pratique, la frontière est moins tranchée et l’est d’autant moins sur cette nouvelle BD. Du story-board brut que j’ai proposé, Clément s’en est emparé puis je l’ai remanié à mon tour,… L’ensemble est monté dans une émulation confuse mais créative jusqu’à ce que Clément ai le dernier mot sur le dessin et moi sur les textes.

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Y a-t-il des scènes dans « Cargo – Pavillon barbare » directement inspirées de situations que vous avez vécues en mer ou de souvenirs précis de votre vie de lieutenant de marine?
B.C. La plupart des scènes et des personnages sont tirés de nos divers embarquements, le reste nous a été rapporté par des marins croisés à ces occasions. Mis bout à bout et regroupé dans un même récit, cela peut prendre des allures absurdes voir de folie furieuse, mais en mer, les repères d’une vie en société peuvent vite disparaître avec le trait de côte, à la moindre perturbation non maîtrisée.

Le huis clos et la montée de la tension sont au cœur du récit. Aviez-vous des références précises en tête pour construire cette atmosphère?
B.C. J’avais dans l’esprit d’utiliser ce milieu assez obscur, que Clément et moi connaissons bien, de la marine marchande sous pavillon de complaisance, pour développer un récit qui s’appuierait sur ces deux thèmes : une galerie de personnages d’extractions les plus incertaines, susceptible de se rencontrer à bord et un dédale de locaux très spécifiques qu’offre l’architecture du cargo.
Un mélange, puisque l’on parle de références, d’un cinéma d’art et d’essais, élitiste et intello, qui s’attache à creuser la personnalité des protagonistes et d’un cinéma de genre, populaire et viscéral, qui les met en scène dans une violence exacerbée. Un huis clos court-circuité par un bon vieux « slasher » voir un « rape and revenche ». Schéma qu’a d’ailleurs exploré avec brio et sans aucune comparaison, Quentin Tarentino dans ses réappropriations du (mauvais) genre « grindhouse ».
Et pour continuer dans les références, en guise de caution littéraire, il y a un leitmotiv tiré de Faulkner qu’il a lui-même emprunté à Shakespeare, et puis de la peinture avec un Caravage et un Rubens, que je laisse au lecteur l’envie de découvrir ou pas… parce qu’après tout, pour moi, la BD, c’est de la littérature de genre.

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Votre récit adopte une construction singulière : chaque chapitre nous ramène un peu plus en arrière, révélant progressivement les événements passés, tout en opérant quelques retours au présent. Qu’est-ce qui vous a guidé vers cette narration à rebours et qu’apporte-t-elle selon vous à la tension dramatique du récit?
B.C. Par ce montage un peu déstructuré, je voulais que le lecteur, qui suit pas à pas le personnage du pilote hélitreuillé à bord, découvre dans une appréhension progressive, un enchaînement d’évènements qui le précipite dans une confusion toujours plus épaisse et poisseuse. Plus le pilote passe de temps à bord et plus la situation se dérobe vers des origines complexes et lointaines, à mesure que tout lui échappe sa chute devient inéluctable. Dans un mouvement inverse, la folie qui gagne les membres de l’équipage n’est que la suite attendue de ces même évènements funestes, que le pilote révèle à son insu. Ainsi, quand ces deux extrémités sont atteintes, une partie des personnages embourbé dans une apathie sordide et l’autre dans une violence aveugle, le récit atteint son point de rupture.

Vous abordez des thèmes sociaux forts comme le sexisme, la place des femmes ou les trafics humains. Était-ce important pour vous d’ancrer le récit dans ces réalités contemporaines?
B.C. Je pense que dans le fond, cinq mille ans d’écriture, plus, au moins dix mille de tradition orale, a déjà largement raconté toute la comédie humaine. Mais si les classiques sont universels et intemporels, il n’empêche que, quel que soit les raisons de notre soif inextinguible d’histoires, ces dernières doivent nécessairement capter notre attention, correspondre à nos envies et nos préoccupations. Ajouter encore un bouquin à une production toujours plus abondante, reste pertinent lorsqu’il s’ancre dans son époque, effectivement agitée par certaines réalités sociales. C’est alors ce qui fait potentiellement son caractère unique voir même utile.

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L’humour est également présent dans « Cargo – Pavillon barbare ». Vous aviez aussi envie de cette légèreté?
B.C. De la même façon que je pense qu’il faille nourrir le récit d’une réalité contemporaine, il faut aussi lui insuffler de la joie et de la légèreté pour le faire vivre. La vie étant, par son caractère fugace et fragile, fondamentalement insouciante, je n’envisage pas d’histoire dénuée d’humour. D’ailleurs la vie n’est-elle pas une farce dont on connaît la chute?

« Cargo – Pavillon barbare » par Bruno Costès et Clément Belin. Delcourt. 21,50 euros.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)



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