SAIGNEURS

La vie de trois jeunes colocataires dans un pays où humains et vampires cohabitent dans une égalité toute relative. Le patriarcat et les violences sexuelles dénoncés dans un roman graphique habile destiné aux ados.

« Saigneurs » aurait pu n’être qu’un simple récit vampirique jouant avec les codes de la romance fantastique adolescente. Mais chez Lou Lubie, les crocs cachent autre chose. Dans une société vaguement transylvanienne où humains et vampires cohabitent, Anghel, un jeune humain, est agressé et mordu dans la rue. Alors qu’il lutte contre sa transformation en goule, rongé par la honte et le dégoût de lui-même, sa colocataire Maggy se radicalise dans le militantisme pour les droits humains, tandis que Iulia – secrètement amoureuse d’une vampire – tente de s’affirmer dans son agence de communication dirigée par des vampires.
La situation vous rappelle quelque chose ? C’est précisément le but. Avec malice, Lou Lubie construit une métaphore limpide du patriarcat. Ici, la domination masculine est remplacée par celle d’une caste vampirique toute-puissante : les humains sont égaux devant la loi, mais dans les faits, discriminations, violences systémiques et mécanismes d’emprise persistent. La morsure devient ainsi l’équivalent symbolique d’une agression sexuelle ; le vampirisme, celui d’un système de domination profondément enraciné.
L’autrice de « Et à la fin, ils meurent » et de « Racines » traite ainsi de la banalisation des comportements sexistes, de violences conjugales, de culpabilisation des victimes de viols et d’agressions dans les milieux du pouvoir ou du divertissement. Si les situations, chiffres et citations (à l’instar des déclarations d’Emmanuel Macron au sujet de Gérard Depardieu) évoqués sont bien réels, Lou Lubie évite l’écueil du pamphlet trop didactique grâce à une bande de copains attachants, un humour grinçant, un style graphique dynamique et une foule de détails amusants jusque dans les décors où les affiches et publicités vampiriques omniprésentes rappellent sans cesse qui détient réellement le pouvoir. Avec « Saigneurs », Lou Lubie signe donc une œuvre habile où la métaphore filée, habilement menée, rend un sujet complexe plus accessible – et sans doute plus parlant pour un lectorat adolescent – qu’un essai purement militant.

Dessin et scénario: Lou Lubie – Editeur: Delcourt – Prix: 22,50 euros.

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