L’ODYSSÉE TRAGIQUE DU MC RUBY
Neuf clandestins embarquent sur un cargo au Ghana. Un seul survivra. Un fait divers tragique et authentique qui raconte la misère humaine et les effets de la mondialisation.
Novembre 1992, port du Havre. Un jeune Ghanéen profite de la nuit pour s’échapper d’un cargo qui mouille au Havre et alerter les autorités. Il vient de passer trois jours caché dans les cales du MC Ruby. Ses huit compagnons, passagers clandestins comme lui, ont été exécutés et jetés à la mer par les marins ukrainiens, au large du Portugal. Son témoignage déclenche une enquête, un procès et des condamnations.
De cette histoire vraie, dont nul n’aurait probablement jamais entendu parler sans le courage de Kingsley Ofusu, le journaliste Philippe Broussard tirera, pour Le Monde, six reportages réalisés auprès des familles des disparus au Ghana, des proches des marins en Ukraine, de spécialistes du transport maritime, etc. Un travail de reconstitution qui lui vaudra le prix Albert-Londres en 1993. 34 ans plus tard, Jean-David Morvan et Jean-Denis Pendanx en proposent une adaptation en bande dessinée.
D’un trait réaliste, fluide et sobre, Jean-Denis Pendanx restitue aussi bien les paysages africains qu’il affectionne (« Au bout du fleuve », « L’oeil du marabout ») que les ports européens et l’univers oppressant du cargo. Les tonalités plus sombres accompagnent les séquences du passé et celles qui se déroulent à bord du MC Ruby. Dense, le récit évite surtout le piège du manichéisme. Les victimes restent des victimes mais les marins ukrainiens ne sont pas réduits à de simples bourreaux. En cherchant à comprendre comment l’horreur a pu se produire, les rapports de force, les peurs, les intérêts et les trajectoires de chacun, l’auteur restitue la complexité d’une affaire dont la vérité judiciaire elle-même n’a pas totalement dissipé les zones d’ombre.
En fin d’album, un cahier documentaire composé de textes et de photographies rappelle que l’affaire dépasse largement le fait divers isolé. C’est un véritable « Far West des océans », selon la formule du procureur de la République, qui se dévoile : celui du transport maritime international, de ses pavillons de complaisance, de ses équipages précaires et de ses navires parfois presque apatrides. Ce sont aussi les conséquences humaines d’une mondialisation que l’on retrouve toujours aujourd’hui: depuis le début de 2026, au moins 2.292 personnes sont mortes ou portées disparues sur les routes migratoires de Méditerranée et de l’Atlantique, contre 1.999 sur la même période en 2025, selon l’Organisation internationale pour les migrations.
Dessinateur: Jean-Denis Pendanx – Scénaristes: Jean-David Morvan et Philippe Broussard – Editeur: Aire Libre, collection Prix Albert-Londres – Prix: 25 euros.