Philippe Richelle: «Plonger le lecteur au cœur d’opérations clandestines»
Avec « Guerres secrètes », Philippe Richelle explore les coulisses du renseignement et des opérations clandestines à travers une série de récits inspirés de faits réels. Entre espionnage, géopolitique et zones d’ombre de l’Histoire, le scénariste dévoile les ambitions de cette prometteuse nouvelle collection.
Après « Les Mystères de la République » et « Affaires d’État », vous lancez une nouvelle série-concept avec « Guerres secrètes ». Qu’est-ce qui vous attire dans ce type de construction narrative?
Philippe Richelle. La série-concept permet d’explorer des univers très différents tout en conservant une cohérence éditoriale. J’apprécie la possibilité de collaborer avec plusieurs dessinateurs sur un même projet : chaque album bénéficie d’une identité graphique en adéquation avec le sujet. L’option de one shots indépendants aurait pu être envisagée, mais dès lors que plusieurs récits se rejoignent autour d’un thème commun, le principe même de la série-concept s’impose assez naturellement. Cela confère davantage de visibilité et permet au lecteur d’identifier immédiatement la ligne éditoriale.
C’est aussi un choix éditorial?
Ph.R. Dans le contexte actuel de la bande dessinée franco-belge, marqué par une érosion des ventes et une surproduction de nouveautés, il devient de plus en plus difficile pour un one shot d’émerger en librairie. Une collection structurée, portée par une thématique forte, a plus de chances de s’installer dans le paysage et de fidéliser le lectorat.
Tous les albums ont une pagination identique afin de conserver une cohérence de collection, mais chacun possède sa propre identité visuelle. »
Quel est le principe de « Guerres secrètes »?
Ph.R. Chaque album aborde un sujet précis à travers un récit complet et autonome. L’idée est de plonger le lecteur au cœur d’opérations clandestines, de conflits parallèles ou d’épisodes méconnus de l’Histoire contemporaine, en mêlant rigueur documentaire, tension narrative et regard géopolitique. Tous les albums ont une pagination identique afin de conserver une cohérence de collection, mais chacun possède sa propre identité visuelle.
Chaque album est en effet dessiné par un auteur différent…
Ph.R. La série réunit autant de dessinateurs que d’albums, avec des auteurs à la signature graphique affirmée, capables d’apporter une véritable personnalité à chaque récit. Les dessinateurs que nous avons sélectionnés en concertation ont eux-mêmes choisi les sujets qu’ils souhaitaient mettre en images. Cela crée une implication forte dès le départ et permet une véritable adéquation entre la sensibilité graphique du dessinateur et le scénario.
Pourquoi avoir choisi l’univers du renseignement et des opérations clandestines comme fil conducteur?
Ph.R. Ce n’est un secret pour personne : je suis passionné d’Histoire, de politique, de géopolitique, mais aussi d’économie, de psychologie sociale… Plus largement, je m’intéresse depuis toujours aux sciences humaines dans leur ensemble. Tous ces domaines nourrissent mon imaginaire et influencent mon travail.
À cela s’ajoute mon goût prononcé pour les récits policiers, les thrillers et les histoires où les enjeux humains se mêlent aux rapports de pouvoir. L’univers du renseignement et des opérations clandestines constitue un terrain narratif idéal, en ce qu’il permet de croiser l’intime et le politique, les destins individuels et les grandes manœuvres internationales.
Ces thématiques imprègnent une grande partie de ma bibliographie, avec quelques exceptions qui témoignent aussi de mon envie d’explorer d’autres territoires narratifs. Car ma curiosité ne se limite pas à ces sujets : j’aimerais par exemple me tourner davantage vers le roman graphique, l’humour ou encore effectuer une incursion dans la littérature jeunesse…
Chaque album s’inspire de faits réels. Le travail de documentation doit être considérable : comment repérez-vous ces affaires?
Ph.R. La quasi-totalité de mes albums repose effectivement sur un important travail de documentation. C’est une étape essentielle de mon processus d’écriture : je tiens à ce que mes récits aient une vraie crédibilité, même quand ils empruntent les codes du polar ou du thriller. Cette documentation passe par de nombreuses lectures : travaux d’historiens, biographies, autobiographies, essais spécialisés, archives, articles de presse… sans oublier les documentaires audiovisuels. J’essaie toujours de croiser les sources afin d’obtenir une vision aussi nuancée que possible des sujets abordés.
Le choix des sujets de « Guerres Secrètes » provient de différentes origines. Certaines affaires me « poursuivent » depuis longtemps, parce qu’elles m’ont marqué à une époque donnée : c’est le cas, par exemple, de l’Irangate. D’autres sont issues de lectures anciennes, comme l’affaire Ben Barka, qui constitue le troisième opus de la série, dessiné par Pierre Wachs. Enfin, il y a des sujets que j’ai découverts plus récemment, au fil de mes recherches : ce fut le cas pour les deux premiers albums de la série.
Je retiens avant tout les histoires qui provoquent chez moi une émotion de lecteur : celles qui me surprennent, qui interrogent notre rapport au pouvoir ou qui révèlent des personnages ambigus, complexes, parfois tragiques… »
Comment les transformez-vous ensuite en récit?
Ph.R. Transformer une affaire réelle en bande dessinée relève du travail plus intime du scénariste. Il faut trouver un angle narratif, entrer dans la psychologie des personnages et structurer le récit de manière à maintenir l’attention du lecteur jusqu’à la dernière page. La difficulté consiste à rendre accessibles et captivants des sujets parfois complexes…
Qu’est-ce qui vous fait retenir une histoire plutôt qu’une autre?
Ph.R. Le nombre d’affaires susceptibles d’alimenter la série est en réalité immense. L’Histoire contemporaine regorge d’opérations clandestines, de manipulations politiques, d’affaires d’espionnage ou de zones d’ombre fascinantes. Le défi n’est donc pas de trouver des sujets mais de sélectionner ceux qui me paraissent les plus forts sur le plan humain, dramatique et historique.
Je retiens avant tout les histoires qui provoquent chez moi une émotion de lecteur : celles qui me surprennent, qui interrogent notre rapport au pouvoir ou qui révèlent des personnages ambigus, complexes, parfois tragiques…
Les deux premiers tomes viennent de paraître. On commence par « L’homme qui trahit Hitler »…
Ph.R. Je l’ai réalisé en collaboration avec le dessinateur portugais Jorge Miguel. Je m’intéresse ici à une figure méconnue de l’histoire du renseignement : Hans-Thilo Schmidt. Ce personnage m’a immédiatement fasciné. Chimiste de formation, Schmidt perd son emploi après la crise financière de 1929 et se retrouve sans ressources financières dans une Allemagne exsangue, frappée par les conséquences économiques de l’après Première Guerre mondiale. Ayant une famille à nourrir et un goût prononcé pour l’argent, il intègre le service du chiffre de la Reichswehr grâce à l’aide de son frère, général dans l’armée allemande.
C’est là qu’il accède aux secrets de la machine Enigma. D’abord motivé par l’argent, Schmidt évolue progressivement sur le plan idéologique à mesure qu’il prend conscience de la nature tragiquement criminelle du régime nazi. Ce qui rend son parcours passionnant, c’est précisément cette ambiguïté : il ne s’agit pas d’un héros classique, mais d’un homme ordinaire qui bascule peu à peu dans une forme de résistance clandestine. Hans-Thilo Schmidt ne figure pas au Panthéon des « stars » de l’histoire de l’espionnage. Il s’agit d’une injustice : bien que très peu connu, il émarge clairement à l’élite du renseignement…
Le second « La boutique aux horreurs » est très différent…
Ph.R. Dessiné par Steven Lejeune, cet album explore l’un des programmes secrets les plus effrayants jamais mis en œuvre par la CIA. Des soldats US rentrent de la guerre de Corée après avoir y été emprisonnés. Nombre d’entre eux semblent avoir été convertis à l’idéologie communiste, comme s’ils avaient subi un lavage de cerveau . La CIA redoute alors que les Chinois aient découvert des techniques de manipulation mentale. En 1953, Allen Dulles, directeur de la CIA, débloque des fonds considérables pour mettre en œuvre un programme scientifique ayant pour objectif de découvrir les moyens de contrôler le cerveau humain. Le programme est dirigé par le Dr Gottlieb, rattaché à la CIA. Un scientifique d’envergure… mais à la morale pour le moins élastique. À travers ce programme, on peut voir comment une démocratie est capable de franchir des limites inacceptables lorsqu’elle agit dans la peur et l’obsession sécuritaire. C’est un album très sombre, mais aussi très actuel en raison des questions qu’il soulève.
Avez-vous déjà une vision globale de la série?
Ph.R. Lorsque j’ai présenté le projet à mon éditeur, Franck Marguin, j’avais constitué un dossier étoffé comprenant une vingtaine d’affaires résumées et documentées. Dans un premier temps, il a été décidé que « Guerres secrètes » compterait six albums, mais il n’est pas exclu qu’il y en ait davantage.
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
Série « Guerres secrètes ». Glénat. 16 euros.