Olivier Frasier: «Donner de l’émotion par un choix esthétique»
Inspiré par le cinéma classique et les comics américains, Olivier Frasier trouve dans « Audie Murphy » un terrain idéal pour déployer un dessin nerveux et expressif. Une vision de la guerre portée avant tout par la mise en scène et l’atmosphère, au service du destin hors norme d’un soldat américain devenu héros.

Qu’est-ce qui vous a immédiatement accroché dans le scénario de Philippe Pelaez?
Olivier Frasier. Je venais de terminer le troisième tome de la série « Alyson Ford » aux éditions Glénat et j’allais me lancer dans la recherche d’un nouveau projet. Lors d’une discussion avec mon ami Vincent Hardoc, auteur de « La guerre des Lulus », il me parle de Philippe Pelaez qui recherchait un dessinateur pour un one-shot destiné à une nouvelle collection chez Grand Angle. On ne se connaissait pas, on s’est appelé et on a accroché de suite.
Comment vous a-t-il présenté Audie Murphy?
O.F. Il m’a parlé d’Audie Murphy assez succinctement en me précisant que c’était un acteur hollywoodien des années 50 et m’a proposé de m’envoyer le scénario qu’il avait déjà écrit.
A la lecture de celui-ci, j’ai immédiatement accroché. Philippe a l’art de rendre ses scénarios très visuels. Je voyais déjà les scènes s’enchaîner dans ma tête et je me replongeais dans le souvenir des films de guerre en noir et blanc que je voyais avec mon père quand j’étais gosse. Curieux, j’ai fait des recherches sur Audie. Sa tête me disait quelque chose. En fait, je l’avais déjà vu dans des westerns.
« Ce que je recherche, c’est l’émotion par l’atmosphère de la mise en scène. Se focaliser sur les détails peut rendre l’image chargée et indigeste. »

Vous aviez déjà abordé la Grande Guerre dans votre travail, mais pas encore la Seconde Guerre mondiale. Était-ce une période que vous souhaitiez explorer graphiquement?
O.F. Effectivement avec « Cicatrices de Guerre » aux éditions de la Gouttière. Mais, j’ai abordé également la Seconde Guerre mondiale dans « Femmes en Résistance » aux éditions Casterman avec Régis Hautière au scénario. Même si dans ce livre, l’histoire se déroule hors du front et aborde les actes de bravoure de Mila Racine, résistante au sein de la vie civile, il y a néanmoins des scènes durant l’Occupation. Graphiquement, j’essaie à chaque livre de tester de nouvelles choses, et avec « Audie Murphy », je voulais retrouver une énergie graphique, plus organique avec un trait moins linéaire.
Sur ce type de récit historique, certains lecteurs sont très attentifs aux détails (uniformes, armement, véhicules…). De votre côté, avez-vous fait le choix de privilégier l’émotion et le rythme plutôt que la reconstitution pure?
O.F. Je comprends qu’il y ait des lecteurs fascinés par les détails, mais moi je ne suis pas documentaliste et ce qui m’importe avant tout, c’est l’énergie du découpage et de la mise en scène. Ce que je recherche, c’est l’émotion par l’atmosphère de la mise en scène. Se focaliser sur les détails peut rendre l’image chargée et indigeste.
Vous avez des exemples?
O.F. J’adore la vision de New-York de Christophe Chabouté. Au lieu de dessiner en détail des immeubles, il fait des aplats de noir et détaille certaine partie de l’image pour que l’œil se focalise sur ce qu’il veut montrer. Mon livre de chevet, c’est l’intégrale de « Torpedo » de Bernet et Abuli, dans lequel il y a un fabuleux travail du noir et blanc pour rendre la lumière et l’atmosphère. Donner de l’émotion par un choix esthétique plus que par le détail, voilà ce qui m’importait.

«Audie Murphy» suit le parcours d’un soldat américain devenu une figure presque légendaire. Avez-vous cherché à vous rapprocher, d’une certaine manière, de l’esthétique des comics américains?
O.F. Mes premières lectures furent les comics : Jack Kirby, John Buscema, Neal Adams et plus récemment Greg Cappulo. Ils m’ont nourri visuellement et m’ont influencé inconsciemment dans la manière de mettre en scène. Si je m’ écoutais, je ferais plus de hors cases tellement j’ai envie que les personnages sortent de la page. Le sujet de cet album se prêtait à mon désir de faire un clin d’œil à la façon de faire de la BD aux États-Unis. Les scènes de guerre sont omniprésentes alors je me suis lâché pour donner de l’énergie dans ces images à la manière des comics. J’espère que les lecteurs apprécieront.
« Au lieu d’être derrière une caméra, je suis devant ma feuille et je construis en dessin ce que je voudrais voir si je faisais un film. »
Les scènes de combat sont particulièrement intenses et lisibles, avec un vrai sens du mouvement. Comment les avez-vous construites?
O.F. Le cinéma fait partie de ma vie depuis que je suis gamin. J’ai été nourri aux vieux westerns et aux péplums comme « Le train sifflera trois fois », « Un homme nommé cheval », « Butch Cassidy et le kid », « Rio Bravo », « L’homme qui tua Liberty Valance », « Lawrence d’Arabie », « Spartacus » et j’en passe… Des films à la mise en scène spectaculaire, qui me faisaient rêver. J’aurais adoré être réalisateur. J’ai de la chance, à travers la bande dessinée, de pouvoir assouvir quelque part ce désir.
Au lieu d’être derrière une caméra, je suis devant ma feuille et je construis en dessin ce que je voudrais voir si je faisais un film. Dans ce sens, c’est certain que je privilégie le mouvement dans la mise en scène afin de donner du rythme et une atmosphère cinématographique. C’est mon envie que ça bouge comme au cinéma qui me guide. Pour le côté technique, parfois je vais recommencer une seule case quatre ou cinq fois parce que ce n’est pas ce que j’ai en tête.

Travaillez-vous beaucoup en amont sur le découpage et la mise en scène?
O.F. Lors de la création, je passe par différentes étapes de travail, mais le plus souvent, je ne m’attarde pas trop sur le story-board car j’ai tendance à peaufiner trop les dessins. C’est souvent une perte de temps alors je commence directement pour garder l’énergie du premier jet.
Les couleurs de Raphaël Bauduin participent fortement à l’atmosphère, notamment dans les séquences nocturnes. Comment s’est articulée votre collaboration sur cet aspect, et quelle importance accordez-vous à la couleur dans la narration?
O.F. Raphaël est une belle rencontre. Depuis que je fais de la BD, je cherche un coloriste qui raconte quelque chose avec la couleur et ne se contente pas de faire simplement du remplissage ou de faire de la surenchère d’effets. C’est Hervé Richez, directeur de collection chez Grand Angle, qui me l’a présenté. Il a fait un essai et sans que je luis dise quoi que ce soit, il avait compris mes attentes. Il a privilégié l’atmosphère et a fait de la couleur narrative pour laisser place à l’émotion. Il a été surprenant et toujours dans le bon sens, un véritable créateur avec une vison très précise. La couleur peut détruire un dessin ou le sublimer. L’ album prend une autre dimension grâce à son travail et je lui en suis très reconnaissant. J’aimerais bien une édition noir et blanc pour que les lecteurs se rendent compte du travail avec et sans la couleur. À bon entendeur (sourire).
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
«Audie Murphy » par Olivier Frasier et Philippe Pelaez. Grand angle. 16,90 euros.
