Sandrine Deloffre et Guillaume Meurice : «Une bande d’animaux un peu nigauds tentent de renverser le pouvoir»
«La révolte sans précédent» sera animale. Didier, le raton laveur, et ses copains de la M.E.U.T.E ont décidé de se venger des humains et vont multiplier les actions coup de poing. Aussi drôles en interview que dans leur hilarante bande dessinée, Sandrine Deloffre et Guillaume Meurice nous parlent de maltraitance animale, de cocasserie, des Prud’hommes, de François Mitterrand et de wokisme chez les perroquets.

Comment s’est nouée votre collaboration avec Guillaume Meurice?
Sandrine Deloffre. J’étais déjà une auditrice de Guillaume, j’écoutais ses micro-trottoirs et ses chroniques. Je le trouvais drôle, malin, et incisif comme une incisive. Alors quand les éditrices de Mâtin nous ont proposé de collaborer sur une BD, parce qu’elles ont toujours des bonnes idées, j’ai dit « mmmh je vais y réfléchir » en me grattant le menton, comme ça, et j’ai pris cinq bonnes secondes supplémentaires pour dire OUI en majuscules.
Comment s’est déroulée votre collaboration?
Sandrine Deloffre. Lorsqu’on s’est lancés là-dedans, on a très rapidement trouvé notre façon de travailler ensemble, de construire l’histoire, de faire naître cette bande d’animaux énervés. On a beaucoup ri en le faisant et on espère que la BD fera rire d’autres gens que nous-même. Même si deux personnes, c’est déjà énorme !
Qu’est-ce qui vous a séduit dans le projet de Guillaume Meurice?
Sandrine Deloffre. On l’a défini ensemble justement ! Lors de notre première rencontre, et au bout d’une heure de discussion, après avoir eu un million d’idées, on s’est arrêtés sur cette histoire d’animaux écoterroristes. Déjà, parce que c’est drôle et,ensuite, parce que ça nous permettrait de parler d’un sujet qui nous tenait à cœur : la maltraitance et l’exploitation animale. Et par rebond, l’écologie, la reproduction des bonobos, et le wokisme chez les perroquets. Nos thèmes favoris.

Comment est né votre engagement en faveur de la cause animale?
Guillaume Meurice. J’ai des parents écolos. Mais, écolos depuis le début. Depuis l’époque où c’était pas du tout à la mode d’être écolo. Dans mon village, il y avait seulement deux votes pour les Verts. Une fois, il y en a même eu seulement un seul parce que mon père avait voté Mitterrand au premier tour sans le dire à ma mère. Je place ça ici pour remettre un peu d’ambiance au prochain repas de famille (sourire).
Il y a beaucoup de nous dans les personnages. Moi par exemple, je me fais régulièrement traiter de blaireau.
Sandrine Deloffre. Moi, je ne viens pas d’une famille écolo, mais je crois qu’ils trient leurs déchets quand même. Il n’y a pas vraiment eu de déclic. C’est venu quand j’ai questionné mes habitudes, que j’ai réfléchi à l’absurdité et à la violence de ce qu’on faisait subir aux animaux. Et au fait qu’on n’avait aucune excuse valable. Ce n’était pas un moment précis, ça ne s’est pas fait dans la seconde, c’était un long raisonnement. C’est pour ça que je trouve ça important de semer des petites graines, comme on le fait avec Guillaume dans cet album.

Donner la parole aux animaux pour dénoncer la bêtise humaine s’est immédiatement imposé ou avez-vous exploré d’autres idées?
Guillaume Meurice. On a eu l’idée ensemble avec Sandrine. Ça nous a fait rire immédiatement d’imaginer une bande d’animaux un peu nigauds tenter de renverser le pouvoir et les structures de domination. Sans doute parce que c’est notre rêve secret et qu’il y a beaucoup de nous dans les personnages. Moi par exemple, je me fais régulièrement traiter de blaireau. Ça me plaît bien.
Qu’est-ce que la dessinatrice Sandrine Deloffre a apporté à votre récit?
Guillaume Meurice. Elle a apporté de la cocasserie en grande quantité. Car il faut savoir que Sandrine Deloffre est certainement la personne la plus cocasse que je connaisse. Non seulement, elle est cocasse, mais elle aime partager cette cocasserie. Je souhaite à tout le monde une Sandrine Deloffre dans sa vie, sauf à Éric Ciotti parce qu’il ne faut quand même pas déconner.

Vous aviez des références en termes de bande dessinée anthropomorphique ?
Sandrine Deloffre. Dans mes références, il y a « Francis le blaireau » de Claire et Jake, et « Les Cavaliers de l’Apocadispe » de Libon. Il y a aussi, dans mon cœur, la BD « Coucous Bouzon » d’Anouk Ricard, la chose la plus drôle que j’ai jamais lue (avec le scénario de Guillaume qui pour rappel est un scénariste de génie).
Tous les animaux de l’histoire sont à des stades différents de leur engagement contre les humains.
Vous parvenez à transmettre des émotions sur chaque dessin d’animal. C’était un défi?
Sandrine Deloffre. C’était important de montrer toutes les émotions par lesquelles passent les personnages, en tant que militants qui en ont ras la casquette. Tous les animaux de l’histoire sont à des stades différents de leur engagement contre les humains : par exemple, Didier est toujours en colère, tandis que Fristouille est un peu plus clémente et calme au début. Ils sont parfois confiants, parfois dans le doute, parfois totalement désespérés par les résultats leurs actions coup de poing. Ils sont comme nous, ils y croient, ils arrêtent d’y croire, ils y croient à nouveau, ils tombent, ils se relèvent, ils allument la télé, ils écoutent Hanouna deux minutes en mangeant du pop-corn, ils éteignent la télé, et ils veulent tout brûler.
Est-ce très différent de faire rire en bande dessinée ? Quelles sont les principales difficultés?
Guillaume Meurice. Il y a pas mal de points communs avec l’écriture de la scène ou de la chronique radio. L’idée est avant tout de trouver le bon rythme. D’ailleurs, on s’est fait tirer les oreilles par notre éditrice parce qu’à la base, on a avait mis trop de gags. On a menacé de hurler à la censure, de l’attaquer aux Prud’hommes, et de l’obliger à écouter l’intégrale des chroniques de Raphaël Enthoven, et puis après son s’est rendu compte qu’elle avait raison et qu’en plus, obliger des gens à écouter Raphaël Enthoven, c’est contraire à la convention de Genève.

Si « La révolte sans précédent » parle de la souffrance animale, on y retrouve aussi un flic nommé Gérard qui aime tabasser les gauchistes, des chasseurs qui régulent les cyclistes ou des animateurs bien connus de télé poubelle. Il était important que vos fans retrouvent votre humour?
Guillaume Meurice. Je ne suis pas certain d’avoir des “fans”. Avec Sandrine, on a pas mal de gens qui nous suivent et qui semblent bien nous apprécier mais on n’a pas vraiment fait exprès. j’ai l’impression qu’on écrit et qu’on dessine d’abord des trucs qui nous font marrer et qu’ensuite, on les partage. Des fois les gens adorent, des fois moins, des fois ils disent “c’était mieux avant”, des fois ils crient au génie, des fois ils font tatouer nos visages sur leurs mollets, des fois ils se scarifient parce qu’ils ont juste croisé notre regard, des fois ils se roulent en boule en récitant des poèmes de Jean-Michel Jarre. On a l’habitude. C’est notre routine.
Justement, avec son trait un peu enfantin, votre livre pourrait finir dans les mains de jeunes enfants. Ça vous amuse?
Guillaume Meurice. Oui je crois que notre livre est ok entre 7 et 77 ans. Avant 7 ans, c’est compliqué parce qu’il y a quand même des phrases extrêmement violentes comme “on en a ras la casquette”. Et après 77 ans, c’est nous qui ne voulons pas être lu par des gens qui écrivent des SMS remplis d’émojis qui n’ont aucun sens et qui disent “les jeunes d’aujourd’hui”.

Sandrine Deloffre. J’espère que des enfants vont le lire, et en parler à leurs institutrices et instituteurs. Et ils monteraient ensemble des pièces de théâtre « La révolte sans précédent » en maternelle par exemple. Ce serait le spectacle de fin d’année, et tous les parents seraient là avec leurs caméscopes. À la fin, les parents seraient énervés, parce que ce n’est pas du tout adapté à leur âge, mais à la fois, ils se diraient « ah ouais, pas mal ». C’est mon plus grand rêve.
Une révolte sans précédent, vous y croyez?
Guillaume Meurice et Sandrine Deloffre. Non seulement, on y croit mais on sait qu’elle adviendra. On connaît même la date. On ne peut pas vous dire parce qu’on a promis de garder le secret. Mais ça devrait être un mardi !
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
«La révolte sans précédent» par Guillaume Meurice et Sandrine Deloffre. Dargaud. 13,50 euros.
