Loulou Dedola : "Un éclairage différent sur la banlieue"

, par Estelle

En s’intéressant à la communauté turque, le scénariste Loulou Dedola s’éloigne des clichés habituels sur la banlieue. Jeu d’ombres raconte une cité violente gangrénée par la montée de l’islamisme, mais aussi l’ascension d’un jeune militant laïc. Ça sonne juste et ça frappe fort.

Pourquoi avoir ancré "Jeu d’ombres" dans la communauté turque ?
Loulou Dedola. D’abord parce que l’on a trop vu d’histoires dans les communautés africaines ou nord-africaines. Ensuite parce que mon personnage devait être rattaché à quelque chose de fort historiquement. En lui donnant des origines turques, je pouvais faire de lui un kémaliste et donner à Cengiz ce côté singulier de militant laïc au cœur de la banlieue. Ce qui aurait été certainement moins crédible avec un musulman d’origine sénégalaise ou algérienne.



Cela veut dire que l’écriture commence par la construction du personnage ?
L.D. L’histoire est née avec le personnage. J’avais vraiment envie d’évoquer cette communauté kémaliste et de donner un éclairage différent sur les tensions en banlieue tout en adoptant une position anti-communautarisme. Cengiz est un républicain. Il ne dit pas que les gens doivent vivre ensemble, qu’ils doivent accepter les diversités, mais veut se concentrer sur ce qui est commun entre eux.



Cengiz est un personnage fort…
L.D. Il est audacieux, ambitieux, tape où ça fait mal, mais ne se trompe pas de cible. J’avais envie de donner la parole à tous ces gens dans les quartiers qui laissent la religion dans la sphère privée, qui ont des ambitions humanistes, ne regardent pas sans cesse leurs origines et ne sont pas consensuels comme une émission de Laurent Ruquier.

Vous avez grandi dans la banlieue lyonnaise. Est-ce que cette série découle aussi de votre envie de montrer toute la réalité d’un quartier populaire, avec des dealers, mais aussi des étudiants qui s’engagent pour aider les autres ?
L.D. J’ai voulu situer "Jeu d’ombres" dans un registre totalement différent de films comme "La haine", qui dépeignait la situation comme catastrophique, ou "Entre les murs" qui sous-entend que les choses ne sont pas si graves et que ce sont que des sous-entendus que l’on peut dissiper facilement. Ce n’est pas parce que Nicolas Sarkozy ou Marine Le Pen vont exploiter le problème de l’islamisme en banlieue, qu’il ne faut pas en parler.



Même si ce n’est pas le thème de l’histoire, quelques scènes font en effet sentir la montée de l’islamisme dans ces quartiers. C’est aussi fort dans la réalité ?
L.D. On le ressent bien plus fort ! Une fille qui sort sans porter le voile peut facilement se prendre une claque par son frère islamiste sans que cela ne choque personne. Une fille qui traverse une place en tenant son copain par la main sera jugée comme une pute. Dans le deuxième tome, ça va d’ailleurs monter en puissance.



"Jeu d’ombres" parle aussi un peu de la manière dont les politiques peuvent utiliser certains jeunes diplômés des quartiers…
L.D. Il existe des collaborations très saines et très fructueuses. Je dénonce ici le machiavélisme et l’instrumentalisation de certains talents. Quand Harlem Désir et Julien Dray sont arrivés, ils étaient à fond dans cette idée d’utiliser certaines personnes en lieu et place d’une véritable politique. C’est quelque chose qui tend à s’atténuer parce qu’on va passer à un discours plus radical. Ce qui va payer, ce sera d’être anti-banlieue.

Le découpage est très dense avec beaucoup de cases, comme si vous vous sentiez à l’étroit dans ce format de deux fois 64 pages ?
L.D. C’est une volonté, notamment pour ce premier tome. Je voulais un côté oppressant, opprimé, chargé. Un petit peu comme des logements en banlieue. On ne le ressent peut-être pas, mais j’ai pensé à des HLM avec des appartements. On ne se soucie pas de la densité dans ces quartiers-là.



Le dessin de Merwan colle parfaitement à l’ambiance de la série. Il a été difficile de trouver le bon dessinateur ?
L.D. Tout le mérite revient à Nicolas Forsans, l’éditeur de l’excellent magazine Geek, qui m’a rencontré chez Ankama et a créé la connexion avec Merwan. Cela a convaincu Philippe Hauri, le directeur éditorial de chez Glénat.



C’était le style de dessin auquel vous aviez pensé pendant l’écriture du scénario ?
L.D. Je n’avais pas d’idées particulières. J’ai plutôt tendance à me détacher complètement de ce que cela va devenir en termes de dessin. C’est un peu égoïste, mais je n’écris pas pour les dessinateurs. Je préfère me concentrer sur la dramaturgie. C’est le talent de Merwan qui a ensuite fait la différence.


Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Jeu d’Ombres - Tome 1. GAZI !" par Loulou Dedola et Merwan - Editeur : Glénat - Prix : 14,95 euros.