Lax : "Le Choucas, mon double de papier"

, par Estelle

L’auteur du très remarqué "L’aigle sans orteils" vient de sortir un nouveau "Choucas". Une série qui vise désormais un public plus large.

Les fans du fameux détective l’ont évidemment remarqué à la sortie du dernier "Choucas" qui emmène le fameux détective à la chemise jaune au Népal pour une enquête sur la mort suspecte d’un avocat verreux. Paru début janvier 2006 chez Dupuis, l’album change de titre ("Les tribulation du Choucas", tome 1 "Trekking payant") et ne s’aligne plus parfaitement avec les précédents tomes de la série dans leur bibliothèque. Et pour cause, l’éditeur a procédé à un gros relookage. Explications.

Nouveau titre, nouveau format, nouvelle maquette, pourquoi ce changement soudain sur "Le Choucas" ?
"Le choucas" était jusqu’à présent une niche de fans, des lecteurs qui suivent la série depuis le début et qui l’apprécient. Mais avec le parti pris du noir, des gros plans serrés et du style très polar, on avait un peu l’impression d’être dans une impasse. En plus, la série jouait sur des titres qui se ressemblent ["Le Choucas enfonce le clou, Le Choucas rappplique", etc] et n’étaient donc pas facilement identifiables par certains lecteurs qui ne savaient plus s’ils avaient déjà l’album ou pas. Quitte à changer le titre, on s’est dit qu’on allait tout changer, maquette, format et tomaison [la série redémarre au tome 1]. Je me suis affranchi aussi des jeux graphiques des premiers albums par peur d’en faire trop et que le lecteur décroche. Même chose pour les citations.
C’est vrai qu’au début quand Dupuis m’a proposé de changer la maquette et le format, j’ai poussé des cris, j’aimais bien cette couverture très noire. Mais finalement le grand format met ma technique en valeur ; c’est le premier album de la collection Repérages de cette taille d’ailleurs. Et puis on veut profiter du succès actuel de "L’aigle sans orteils" pour relancer "Le Choucas" et le faire connaître à de nouveaux lecteurs.

L’album "Trekking Payant" est différent aussi sur la technique graphique employée.
J’ai utilisé la même technique que sur "L’aigle sans orteils" : je photocopie mes planches en noir et blanc sur des papiers de couleurs en fonction de l’ambiance que je veux rendre. Dessus, je travaille avec des feutres ou des pastels. Je fais ensuite un travail de nettoyage sur Photoshop mais je n’ai pas envie pour l’instant d’utiliser ce logiciel pour les couleurs. La difficulté est de trouver des couleurs très variées pour les papiers. Mais pour une page en couleur j’avance très très vite avec cette technique : je mets deux fois moins de temps qu’à la main. Cette technique originale donne à la fin une juxtaposition de cases découpées et collées.
J’ai déjà réalisé neuf planches du prochain "Choucas" sur la même technique.

Où se passera la prochaine aventure ?
J’emmène Le Choucas en Afrique noire, région où je suis allé il n’y a pas longtemps. Mes voyages j’ai envie de les refaire sur le papier. Par exemple, pour "Trekking Payant", je me suis servi du carnet de voyages "Le Droit d’azur" que j’ai fait pour Paquet.

Depuis quelques temps, vous êtes à la fois scénariste, dessinateur et coloriste sur vos albums. C’est une volonté de tout maîtriser ?
C’est vrai que "Le Choucas" est une série très personnelle. Je le considère comme mon enfant à moi donc je n’ai pas besoin d’aller chercher un scénariste. Et puis je me rends compte que plus on fait du scénario, plus on en a envie, plus de nouvelles idées arrivent.

Il y a de vous dans "Le Choucas" ?
C’est un héros de ma génération, un quinqua, ce qui me permet de mieux le comprendre. D’ailleurs il paraît que je lui ressemble physiquement... à part le nez ! En fait c’est mon double de papier, il y a une sorte de mimétisme. Comme lui par exemple, j’aime beaucoup les jeux de mots et les calembours, cela vient de la série noire dont je me suis nourri : les auteurs y ont un culte du dialogue.
J’ai créé "Le Choucas" en 97-98. Je venais de terminer "Azrayen" et j’avais envie de faire une BD décalée, changer de fond de commerce. L’univers du polar m’intéressait bien d’autant que j’ai un dessin un peu rugueux à la limite de la caricature. Mais je ne voulais pas faire un énième polar. J’avais envie d’en faire un un peu décalé, qui ne se prend pas trop au sérieux.
Le Choucas a la nostalgie de sa jeunesse, il est un peu "ringard" par sa manière de réagir et son look. Le côté rétro est accentué aussi par le personnage de Gabin, collectionneur de voitures anciennes. Et même si on a réorienté la maquette avec une dimension plus globe-trotter, Le Choucas reste lui-même : ce n’est pas un grand aventurier, il ne part jamais avec beaucoup d’enthousiasme, un peu comme le Capitaine Haddock. Même au Népal, il a conservé son costume. Parfois il retire sa veste, mais c’est tout. Je suis et il est prisonnier de sa chemise jaune. C’est un peu comme Spirou et son costume de groom ou Tintin et ses culottes de golfe : Le Choucas doit être clairement identifiable. Cela fonctionne aussi comme un gag visuel dans cet album.

Le Choucas est un justicier ?
Le choucas n’est pas un justicier il ne peut que constater. Dans le cas de "Trekking payant", cela s’avère surtout un trekking pas payant. On reste sur notre faim tout comme lui. Il ne résout pas souvent les affaires car je ne veux pas en faire quelqu’un de triomphant même s’il ne doit pas être systématiquement un looser.
Moi-même j’ai un certain nombre de comptes à régler. Je ne veux pas jouer les pères la morale mais je ne me prive pas de mettre le doigt sur les dysfonctionnements de la société. Il y a un cynisme ambiant considérable, c’est une course permanente au pognon, à la célébrité. Le polar de toute façon a toujours été une peinture sociale.

Hormis la suite du "Choucas" quels sont vos projets actuellement ?
Vu que j’ai beaucoup de projets en tant que scénariste comme je vous le disais, je n’ai pas le temps de tous les dessiner moi-même. Une histoire avec Jean-Claude Fournier ("Les Crannibales") - qui va changer de registre ! - devrait paraître dans la collection Aire Libre de Dupuis. J’ai aussi un projet avec Fred Blier [un de ses anciens élèves de l’école Cohl] pour Dupuis, une histoire qui se déroule pendant la guerre 14-18 et dans les années folles. Quant à moi, en tant que dessinateur, je reviendrai dans Aire Libre d’une manière ou d’une autre.