Jean-Yves Le Naour : "Un fort Alamo français"

, par Estelle

En racontant de façon très brute l’agonie du fort de Vaux durant la Première Guerre mondiale, Jean-Yves Le Naour immerge le lecteur au cœur de l’enfer de Verdun. Un album de chair et de sang, aussi passionnant qu’instructif, qui raconte également la propagande française.


L’agonie du fort de Vaux est un récit brut, sans intrigue supplémentaire ou personnages secondaires. Est-ce pour ne pas "polluer" l’Histoire ou parce que cette histoire se suffit à elle-même ?
Jean-Yves Le Naour. Je fais le pari que l’Histoire est plus romanesque que la fiction. Il me semblait en effet que l’histoire de ces combattants assiégés qui résistent jusqu’à l’extrême limite de leurs forces se suffisait à elle-même, que toute autre histoire "ajoutée" ou inventée aurait affadi la force de cette résistance et donc du récit. De plus, je voulais une histoire en huis clos, avec unité de temps et de lieu, pour que le lecteur soit en immersion dans le fort comme les poilus de 1916. Si l’on sort trop souvent du fort, on reprend du souffle et on manque l’asphyxie qui était celle des combattants.

Vous n’avez toutefois pas été tenté d’humaniser davantage ce récit en développant certains personnages ?
J-Y. L. N.
Vous ne les trouvez pas humains ? Raynal dans son rôle de chef, qui cherche à dissimuler ses faiblesses et ses doutes, enfermé dans les ordres qu’il a reçus ; ses officiers qui le contestent parfois, les hommes qui n’en peuvent plus, les toilettes bouchées… Mais vous avez raison : il n’y a pas vraiment de personnages secondaires parce que c’est une histoire collective : c’est une histoire d’héroïsme mais d’héroïsme collectif. Ce n’est pas un héroïsme individuel, cocardier et prétentieux, juste une résistance acharnée au bord de l’abîme, car les soldats savent que s’ils flanchent c’est la captivité ou la mort.

Cette histoire montre bien comment s’est construite la propagande française. C’est ce qui vous intéresserait dans cet épisode du fort de Vaux ?
J-Y. L. N. C’est une dimension que je voulais aborder pour montrer que les défenseurs de Vaux sont dépassés par l’instrumentalisation qui a été faite de leur résistance : côté français, on les a vantés parce que ce récit sacrificiel donnait de l’eau au mythe de Verdun – "on ne passe pas" – et permettait d’effacer la honte de la chute du fort de Douaumont, tombé aux mains des Allemands sans combats en février (voir tome 1). Côté allemand, en tressant des lauriers au courage des poilus du fort de Vaux, la propagande d’outre-Rhin cherchait à vanter encore plus les soldats allemands : si les défenseurs de Vaux sont héroïques, alors ceux qui triomphent de leur résistance sont des surhommes !

Originaire de Verdun, j’ai souvent entendu parler de la résistance des poilus, mais n’est pas souvenir de cette histoire de reddition du fort de Vaux. Est-ce que parce que je n’étais pas assez attentif en cours d’Histoire ?
J-Y. L. N. Pour tout dire, le récit de la résistance du fort de Vaux a longtemps fait partie de ces histoires de défaite où se mêlent courage et détermination, à la manière de Fort Alamo ou de Diên Biên Phu, mais ce récit était marqué au coin du nationalisme. Derrière les poilus, il s’agissait d’exalter l’armée et la patrie. C’est pourquoi, à une époque de fraternité européenne où l’on ne comprend plus cette guerre, ce récit d’acharnement est un peu oublié. Ce qui m’intéressait, c’était de revenir au seul combat des hommes, sur le terrain, et de pointer comme vous l’avez vu l’instrumentalisation politique de leurs souffrances. Les poilus du fort de Vaux ne voulaient pas être des héros, ils voulaient vivre. Il faut se méfier des mythes qui souvent déshumanisent. Ici, nous revenons à l’histoire et si la BD donne envie d’aller visiter le fort, tant mieux.



Avec beaucoup de petites cases, le découpage de Marko fait ressentir le quotidien des poilus avec beaucoup d’attente, un sentiment d’oppression… N’est-ce pas le plus difficile à retranscrire en BD ?
J-Y. L. N. Marko est très fort pour le découpage, et, en effet, le sentiment d’enfermement et d’asphyxie progressive n’est pas facile à rendre. Pour poser une ambiance, on peut alterner des plages d’attente avec peu de cases, laisser le temps s’étendre, et les multiplier quand il y a de l’action ; il faut faire passer ce sentiment de peur, d’isolement. La mise en couleur par Sébastien Bouet joue un rôle important dans cette ambiance, car dans un fort sans lumière autre qu’artificielle, à partir du moment où les Allemands l’encerclent, il faut réussir à rendre compte des couleurs blafardes. Enfin, comme toute l’action se joue en quelques jours, il faut que les personnages évoluent visuellement : Iñaki a bien rendu compte de leur saleté progressive, de leur barbe qui pousse, de leur débraillé qui s’installe. Ils ont soif, ils n’arrivent plus à respirer…

Tout au long de cet album, on entend aussi exploser les obus. Il fallait essayer au maximum d’immerger le lecteur dans ce fort ?
J-Y. L. N. Si le lecteur pouvait suffoquer un peu alors cela nous ferait plaisir. Car la BD, comme le cinéma et le roman, c’est du ressenti. Alors, oui, je voulais que l’on soit enfermé avec les poilus dans le fort. Les Allemands cognent, ils attaquent au lance-flammes, il n’y a pas d’eau, plus de communications… Il y a de quoi se sentir mal !

Dans le dossier qui accompagne la bande dessinée, on découvre que les Allemands ont ensuite abandonné ce fort finalement trop exposé. Vous n’avez pas été tenté de finir l’album comme cela, de montrer toute la stupidité d’une guerre ?
J-Y. L. N. Oui, c’était une idée. Absurdité de cette résistance acharnée du fort de Vaux dans une bataille de Verdun également absurde qui voit les Allemands revenir en décembre 1916 sur leurs positions de départ de février. Entre-temps, 300.000 hommes sont morts ! Une bataille de dix mois pour rien. Si je n’ai pas terminé par la reprise du fort, c’est que je ne voulais pas casser l’unité de temps. On est en juin 1916, et mon récit porte uniquement sur cet épisode d’un fort Alamo français, une immersion au cœur de l’enfer de Verdun.



Quelle sera la suite de cette série "Verdun" ?
J-Y. L. N. Après le tome 1, qui portait surtout sur les semaines qui ont précédé la bataille, et la cécité du haut commandement qui n’a rien vu venir, le tome 2 est centré sur la violence et l’épouvantable grandeur de la bataille et le tome 3 sera fondé sur le souvenir et la mémoire avec une histoire d’injustice propre à scandaliser le lecteur… du moins je l’espère. Car c’est toujours lui qui décide. Une œuvre ne vaut que par le regard que l’on porte sur elle.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Verdun, Tome 2. L’agonie du fort de Vaux" par Iñaki Holgado, Jean-Yves Le Naour, Marko. Bamboo, collection Grand Angle. 13,90 euros.