Philippe Xavier et Joe Pruett: «Malgré la violence, nous voulions aussi de l’espoir»

Dans un monde post-apocalyptique recouvert de neige, un homme solitaire tente de survivre et de protéger une jeune fille. Avec « Le Territoire », Philippe Xavier et Joe Pruett signent un récit d’aventure aussi spectaculaire que violent, où l’humanité et l’espoir conservent toute leur place.

Philippe Xavier.

Avec «Le Territoire», vous retrouvez Joe Pruett, qui fut votre premier éditeur mais aussi votre premier scénariste. Cette fois, jusqu’où avez-vous construit cette histoire ensemble?
Philippe Xavier. Comme à chaque fois, j’essaie de trouver un nouveau terrain de jeu, un nouvel univers à développer. Et ça faisait quelque temps que j’avais envie d’explorer un univers de western post-apocalyptique. C’est un genre qui m’a toujours tenu à cœur, à travers certaines de mes lectures, certains films et, bien sûr, des bandes dessinées comme « Jeremiah » d’Hermann.
J’ai donc proposé cet univers à Joe et on a commencé à cogiter ensemble. Il m’a proposé plusieurs pistes, notamment quelques morceaux d’histoires qu’il avait déjà dans ses tiroirs, et au fil des discussions et des échanges, on a trouvé une direction qui nous plaisait. Comme j’en ai l’habitude, j’ai commencé à faire des recherches de personnages, puis quelques planches, pour me plonger dans cet univers et ressentir ce territoire que nos personnages allaient traverser. Je lui ai finalement présenté cinq pages de storyboard qui lançaient le récit. Ce sont pratiquement les mêmes que celles que vous retrouvez aujourd’hui au début de l’album. À partir de là, je lui ai dit : «On y va.»

Qu’est-ce que ce décor post-apocalyptique glacé vous inspirait visuellement?
Ph.X. Il y a onze ans, j’avais déjà dessiné une histoire qui se déroulait en hiver, « Le Grand Hyver 1709 », avec Nathalie Sergeef au scénario. Je me suis donc dit que, désormais, tous les dix ans, j’allais faire une bande dessinée dans la neige. Plus sérieusement, dans chaque série d’Hermann, il y a au moins un album qui se déroule dans la neige, et à chaque fois, c’est juste merveilleux ! Je pense bien sûr à « Un hiver de clown », dans la série « Jeremiah ». Je pense aussi au « Général Tête Jaune » dans Blueberry, « A La Recherche de Peter Pan » ou encore à « Jonathan » de Cosey. Ce sont des images qui me sont restées. Et puis, graphiquement, il y a quelque chose de reposant et de poétique dans le fait de dessiner la neige.

La neige est omniprésente dans l’album. Quelles difficultés particulières pose-t-elle lorsqu’il faut dessiner des paysages, créer des contrastes et donner du relief à cet univers presque entièrement blanc?
Ph.X.La difficulté avec la neige, c’est justement qu’on se retrouve face à d’immenses surfaces blanches. Il faut réussir à donner du volume, de la profondeur, sans trop en faire, sans surcharger le dessin. J’ai beaucoup pensé au travail de Cosey et d’Hermann, deux auteurs qui ont une façon assez extraordinaire de représenter les paysages enneigés. J’ai essayé de travailler par contraste, en jouant avec les grandes masses noires des rochers, des arbres, et en laissant surtout beaucoup de blanc. Finalement, on dessine assez peu la neige elle-même. Ce sont les ombres, les reliefs, les traces dans la neige qui lui donnent sa forme. Et puis, j’avais envie qu’on ressente cette immensité, ce silence, mais aussi le côté hostile de cet environnement. Les personnages sont parfois minuscules au milieu de ces paysages. Il fallait que la neige soit belle, presque contemplative, mais qu’on sente aussi qu’elle représente un véritable danger. C’était tout l’intérêt graphique de cet univers.

Le projet avait initialement été pensé comme un comics avant de devenir une bande dessinée franco-belge. Qu’avez-vous dû repenser dans la narration ou le découpage pour passer d’un format à l’autre?
Philippe Xavier. Oui. Au départ, nous étions partis sur un comics d’environ 66 pages. Mais très vite, Gauthier, mon éditeur de longue date au Lombard, m’a proposé de faire d’abord « Le Territoire » comme un album franco-belge, avant de l’adapter ensuite pour Image Comics aux États-Unis. Gauthier est d’ailleurs devenu une pièce maîtresse dans tous les projets que je développe pour Le Lombard. Il les accompagne du début à la fin et, grâce à ses remarques et à son véritable travail d’éditeur, nous arrivons à pousser plus loin des histoires comme « Tango », « L’Or du Spectre », « Le Serpent et le Coyote » et maintenant « Le Territoire ».
J’ai un peu hésité au départ parce que j’avais imaginé un découpage beaucoup plus aéré pour le marché américain, avec moins de cases par page. Mais financièrement, commencer par l’édition franco-belge était aussi un choix beaucoup plus judicieux. Et finalement, ça a surtout été très bénéfique pour l’histoire. Le récit que nous avions prévu sur une soixantaine de pages a été énormément retravaillé. Nous avons ajouté des personnages, développé de nouveaux enjeux et rendu l’ensemble beaucoup plus complexe. On est ainsi passé à un récit de 160 pages.
Ça a été un gros challenge, mais aujourd’hui nous sommes vraiment très contents du résultat. Je crois que les lecteurs vont pouvoir entrer dans cette aventure et la vivre avec beaucoup d’émotion et, je l’espère, beaucoup de plaisir. Pour le découpage, j’ai aussi essayé de trouver une mise en scène qui puisse fonctionner sur les deux marchés. Les scènes plus intimistes peuvent rester dans un gaufrier assez classique. Puis, dès que l’action arrive, le cadre commence à éclater. Je joue avec le rythme, le nombre de cases, les pleines pages et les doubles pages. Cela me permet à la fois de dynamiser la narration franco-belge et de retrouver une ampleur visuelle plus familière aux lecteurs américains.

Joe Pruett. La principale différence à laquelle j’ai dû m’adapter en passant au format franco-belge, c’est que, dans les comics américains, chaque épisode de 20 à 22 pages se termine par un suspense, un cliffhanger, pour donner au lecteur envie d’acheter le numéro suivant. Et lorsqu’on commence un nouvel épisode, on rappelle généralement assez rapidement ce qui s’est passé précédemment. On nous apprend à considérer que chaque nouveau numéro peut être le premier pour un lecteur qui n’a pas lu les précédents. Il faut donc lui donner les informations nécessaires pour comprendre où en est l’histoire. Avec un roman graphique comme « Le Territoire », au contraire, le récit doit se lire comme une seule histoire continue, sans ces interruptions permanentes ni ces rappels réguliers. Et pour être franc, c’était plutôt rafraîchissant de ne pas devoir réexpliquer, à chaque chapitre, ce qu’on venait juste de raconter !

Dans un univers aussi dur, l’attachement à Cooper devient essentiel pour embarquer le lecteur dans son histoire. Comment avez-vous construit ce personnage pour créer cette empathie?
Ph.X. Dès le départ, j’avais demandé à Joe d’utiliser une voix off pour présenter Cooper. Et j’ai été vraiment agréablement surpris par ce qu’il a écrit. Il a trouvé les mots justes pour qu’en quelques phrases, on soit immédiatement aux côtés de Cooper et qu’une empathie se crée avec lui. Ça m’a aussi permis de mieux visualiser le personnage : ses gestes, ses attitudes, sa façon de se comporter avec la petite Sara et de la protéger, ou simplement sa manière d’avancer seul à travers une tempête de neige. Cooper est un homme d’action, un loup solitaire. Son seul véritable ami et compagnon est un buffle musqué qui s’appelle Tiny. Au fond, Cooper est un homme qui a tout perdu. C’est un homme blessé, mais son humanité est toujours là. Et quand il rencontre quelqu’un qui mérite d’être sauvé, il est prêt à tout pour le sauver.

J.P. Il est essentiel que le lecteur puisse s’identifier au personnage principal. Si vous n’arrivez pas à vous attacher à votre héros et à avoir envie de le soutenir, l’histoire ne vous emportera pas. Les meilleurs personnages ont des failles. C’est ce qui les rend humains, ce qui les rapproche de vous et moi. C’est d’ailleurs ce qui rendait les personnages Marvel si attachants à leurs débuts. Ils avaient beau posséder des super-pouvoirs, derrière leurs masques se trouvaient des êtres imparfaits, confrontés à des problèmes très humains. Cooper est un héros fort et débrouillard, mais derrière cette apparence, c’est un homme dépressif et solitaire, qui a perdu tous ceux qu’il aimait. Ces personnes qui lui permettaient d’être un homme ordinaire, qui faisaient de lui quelqu’un de meilleur. Il aurait pu abandonner, se laisser dévorer par la colère et la dépression. Mais il ne l’a pas fait. Il a continué à avancer, tout en conservant de petits rituels, comme lire les grands classiques de la littérature en mémoire de sa femme, pour entretenir le souvenir de cet amour disparu. Il y a un peu de moi dans Cooper, et je suis sûr qu’il y a aussi un peu de Philippe ! La famille occupe une place essentielle dans ma vie, et si je devais subir ce que Cooper a vécu, je ne sais pas comment j’y survivrais. J’aimerais croire que je continuerais à avancer comme lui, mais en serais-je capable ? Aurais-je fait le même choix que lui à la fin de notre histoire ? Quand on aime sa famille autant que Cooper aimait la sienne, on comprend combien ces décisions sont difficiles.

Au milieu de toute cette violence, il y a aussi ce violon et surtout la relation presque filiale entre Cooper et la jeune Sara. Était-il important de conserver une part de lumière et d’espoir dans cet univers très sombre?
Ph.X.
Évidemment ! Mon intention n’était pas de faire une nouvelle version de « La Route », avec son univers extrêmement sombre et dépressif. Dans « Le Territoire », malgré la violence et la dureté de ce monde, je voulais aussi laisser de la place à l’humour, à la tendresse et à des moments plus positifs. Montrer que, même dans un univers où tout semble s’être effondré, certains hommes sont encore capables d’humanité, de compassion et d’empathie. C’est ce que j’ai voulu raconter à travers Cooper. Derrière cet homme solitaire, plutôt dur en apparence, il reste quelqu’un qui est capable de s’attacher aux autres et de les protéger. Et c’est justement là que Sara devient essentielle. Elle apporte quelque chose qui a presque disparu de ce monde : l’innocence et l’espoir. Leur relation permet de faire ressortir une autre facette de Cooper, beaucoup plus tendre, qu’il ne montre pas forcément au premier abord.

J.P. À cent pour cent ! La vie, c’est l’espoir. Sans espoir, il n’y a pas de vie. Encore une fois, en tant que père de six enfants, dont quatre filles, je sais à quel point la relation entre un père et sa fille, ou entre un père de substitution et sa fille dans ce cas précis, est quelque chose de précieux. On veut les protéger de la dureté du monde, mais en même temps, leur amour et leur joie illuminent notre propre existence. Cooper et Sara sont, au fond, deux orphelins qui recherchent ce qu’ils ont perdu ou ce qu’ils n’ont jamais connu. Pour Cooper, c’est une famille qu’il a perdue. Pour Sara, c’est une famille qu’elle n’a jamais eue. Le monde dans lequel ils vivent est froid et désolé, mais ensemble, je crois qu’ils comprennent à quel point ils ont besoin l’un de l’autre. Et pour la première fois, tous les deux peuvent peut-être envisager un avenir qui ne soit pas aussi sombre.

Le décor glacé, le bœuf musqué qui rappelle le Bantha, jusqu’au clin d’œil au Stormtrooper : l’ombre de « L’Empire contre-attaque » plane sur l’album. Est-ce une référence assumée ? Quelles autres influences, peut-être moins évidentes, ont nourri « Le Territoire »?
Ph.X.
C’est assez amusant parce que je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite ! C’est en voyant les réactions de Manon, l’attachée de presse du Lombard, qui avait découvert l’album en avant-première que j’ai réalisé que j’avais finalement fait, presque inconsciemment, une sorte d’hommage au début de « L’Empire contre-attaque ». Mais maintenant qu’on me le fait remarquer, c’est vrai que les références sont assez évidentes ! Et puis il y a aussi un peu de « Mad Max », de « La Route », ou encore des séries comme « The Walking Dead » et « The Last of Us »… mais sans les monstres ni les zombies ! Pour le côté western, les grands espaces, la nature hostile et cette lutte permanente pour survivre, je citerais aussi « The Revenant », et bien sûr « Jeremiah Johnson » de Sydney Pollack, avec le magnifique Robert Redford et « American Primeval », aussi que j’ai adoré. Finalement, toutes ces influences se sont un peu mélangées, parfois consciemment, parfois non, pour donner naissance à l’univers du « Territoire ».


Dans « Le Territoire », même après la catastrophe, les puissants continuent d’accaparer et de gaspiller les ressources. Vous interrogez aussi les dérives technologiques, notamment à travers les nanotechnologies. Une histoire post-apocalyptique parle finalement toujours un peu de notre monde actuel. C’était aussi votre intention?
Ph.X. Oui, forcément. Quand on imagine un monde après une catastrophe, on ne part jamais complètement de zéro. On extrapole à partir de ce qu’on connaît, de ce qu’on voit autour de nous et parfois de ce qui nous inquiète. Avec Joe, on avait surtout envie de raconter une grande aventure, avec des personnages auxquels on puisse s’attacher. Mais pour que cet univers soit crédible, il fallait aussi imaginer comment les hommes allaient se comporter après l’effondrement de notre civilisation. Et finalement, ce qui est assez terrible, c’est de se dire que même après une catastrophe pareille, certains chercheraient encore à posséder davantage, à contrôler les autres et à conserver leurs privilèges. Quant aux nanotechnologies, elles nous permettaient d’introduire une dimension de science-fiction dans cet univers qui ressemble, au premier abord, à un western. Mais je ne voulais surtout pas que « Le Territoire » devienne une démonstration ou un manifeste. Ce qui m’intéresse, ce sont les personnages, leurs choix et la façon dont ils réagissent face à ce monde. Et au milieu de tout ça, il y a Cooper et Sara, qui nous rappellent qu’on peut encore faire preuve d’humanité, même quand tout semble perdu.

J.P. Sans aucun doute, en ce qui me concerne. J’observe le monde dans lequel nous vivons évoluer vers celui que nous décrivons dans « Le Territoire », et cela m’effraie. Je me suis beaucoup renseigné sur les « élites », leurs bunkers, leur tendance à foncer tête baissée en se préoccupant des conséquences plus tard, ainsi que sur ce que je perçois comme leur manque de compassion et de morale. Cela me met en colère de voir le monde dans lequel j’ai grandi devenir quelque chose que je ne reconnais presque plus. Je pense que les cinq à dix prochaines années vont transformer notre monde d’une manière que nous n’aurions autrefois imaginée que dans les films et les romans de science-fiction dystopique. La fiction est en train de devenir réalité. J’ai peur pour mes enfants et pour leurs enfants. Alors oui, je suis en colère. Et quand je suis en colère, j’écris. Même si je vois des jours sombres se profiler, au moins, avec « Le Territoire », je peux écrire une fin relativement heureuse. Espérons que nous aurons tous droit, nous aussi, à une fin heureuse.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

«Le Territoire» par Philippe Xavier et Joe Pruett. Le Lombard. 32,50 euros.

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