Laureline Mattiussi: «J’espère qu’Istanbul est parvenu à infuser dans mon dessin»
Avec « Les Clients d’Avrenos », Laureline Mattiussi entraîne le lecteur dans la Turquie des années 30. Entre recherches iconographiques minutieuses et travail sur la justesse des expressions, la dessinatrice révèle les défis rencontrés pour donner vie, aux côtés de Jean-Luc Fromental, à l’univers de Georges Simenon.
Qu’est-ce qui vous a séduit dans le roman de Georges Simenon?
Laureline Mattiussi. Ce qui m’a donné envie de travailler à l’adaptation des « Clients d’Avrenos » (après que Jean-Luc Fromental m’y ait invitée), c’est une scène : celle d’une fête, la nuit, au bord du Bosphore. Les personnages, sous l’emprise de drogue et d’alcool, y perdent pied, et semblent errer dans le dédale des couloirs d’une riche villa. Il y a, à ce moment là, une sorte de glissement dans le récit, une distorsion de l’espace et du temps. Et c’est aussi une scène qui a une forte épaisseur sensuelle : on sent la présence de l’eau, la langueur d’une nuit d’été, l’égarement des personnages. Or j’ai besoin d’un rapport fort aux sensations pour que le dessin m’appelle.

En le lisant, vous avez rapidement imaginé votre dessin, vos personnages, vos planches ?
L.M. Ça dépend. C’est un album qui m’a demandé un très gros travail de recherche iconographique pour tout ce qui relevait de la Turquie des années 30. Et si certains personnages sont apparus dés le départ (c’est le cas des personnages principaux : Nouchi et Jonsac), d’autres ont mis un peu plus de temps à exister (notamment les nombreux hommes qui composent la bande d’Avrenos).
L’héroïne est une femme malicieuse, qui prend son destin en main et ne se laisse pas dicter sa vie par les hommes. Elle incarne un personnage très moderne pour un livre paru en 1935. Cette modernité vous a-t-elle marquée?
L.M. Oui, bien sûr, il y a une sorte de modernité dans le personnage de Nouchi. Même si elle est aussi coincée par des rapports de pouvoir qu’elle n’hésite pas à reproduire à son tour. C’est un personnage complexe. Et de fait, intéressant à traiter.

« Il m’a fallu beaucoup travailler la justesse des attitudes, le «jeu d’acteur» des personnages, parce que l’écriture de Simenon invite à cela : se confronter à des personnages et à des situations qu’on n’est pas forcément en mesure d’expliquer. »
Avez-vous rencontré des défis spécifiques pour transposer la prose de Simenon en images?
L.M. Le gros défi de ce livre a reposé sur la façon d’incarner les personnages justement. Il fallait éviter à Nouchi tous les clichés de la femme séductrice en bande dessinée (ce qu’elle est mais pas seulement : elle a aussi l’audace de ne pas se soumettre à des rapports de domination liés au sexe et à la classe sociale), et de parvenir à mettre en exergue toutes ses contradictions et son ambiguïté, par le dessin (car Jean-Luc Fromental l’a de son côté parfaitement travaillé par le biais du scénario). C’est un personnage dont je ne comprenais pas toujours les réactions, les motivations : et de fait, c’est complexe de mettre en scène avec justesse un personnage qui vous échappe. Bref, il m’a fallu beaucoup travailler la justesse des attitudes, le « jeu d’acteur » des personnages, parce que l’écriture de Simenon invite à cela : se confronter à des personnages et à des situations qu’on n’est pas forcément en mesure d’expliquer.
Les cadrages sont souvent serrés. C’est ce qui se prêtait le mieux à cette histoire ? Cela a-t-il nécessité un travail particulier sur les expressions des personnages?
L.M. La subtilité et la complexité du jeu d’acteur dont je parlais auparavant reposent de mon point de vue beaucoup sur le choix d’un geste, l’accroche d’un regard. Le choix des cadrages serrés accompagnait donc cette idée, cette tentative d’approcher la psyché des personnages.

«Les clients d’Avrenos» se déroule en Turquie dans les années 1930. Avez-vous aimé dessiner cette époque et ce lieu? Cette toile de fond a-t-elle influencé votre style?
L.M. Bien sûr, tout le plaisir à dessiner cet album repose aussi sur cette toile de fond. J’ai adoré me promener dans cette Turquie des années 30, qui mélange si spectaculairement l’Orient et l’Occident. Et j’espère que quelque chose d’Istanbul est parvenu à infuser dans mon dessin.
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
«Les Clients d’Avrenos» de Laureline Mattiussi et Jean-Luc Fromental. Dargaud. 22,95 euros.
