Julie Scheibling et Rémi Torregrossa: «Comment ne pas avoir peur d’être soi-même espionné.e?»

Publicités ciblées, logiciels espions, reconnaissance faciale : avec « Hypersurveillance, Enquête sur les nouveaux outils de contrôle », Julie Scheibling et Rémi Torregrossa décryptent les technologies de surveillance qui s’incrustent insidieusement dans nos sociétés. À travers une enquête incarnée et pédagogique, cette indispensable bande dessinée interroge la marchandisation des données personnelles et les dérives politiques qu’elle rend possibles, dans un contexte d’actualité particulièrement alarmant.

L’album s’ouvre sur une scène très parlante : une journaliste évoque avec son conjoint l’idée d’un voyage sur une île déserte, avant de voir apparaître des publicités ciblées sur les réseaux sociaux. Cette situation vous est-elle arrivée personnellement ? Est-ce de là qu’est née l’idée de « Hypersurveillance »?
Julie Scheibling.
Cette situation m’est arrivée mais comme à tous les détenteurs de smartphones, non ? L’idée était de partir d’une situation très commune, à l’apparence anecdotique, avant d’entrer dans une vaste enquête aux enjeux et aux finalités bien plus graves. Aussi, je ne voulais pas commencer la narration de manière trop technique. Là, on ouvre la BD par une scène à la fois ordinaire et intime, dans l’appartement et la conversation d’un couple. C’est peut-être plus facile de s’identifier à eux de cette façon.

Cette journaliste, c’est vous?
J.S. Il y a une part autobiographique dans la mesure où j’ai moi-même réalisé pas mal d’interviews, recherché des témoignages et poussé certains sujets pour cette BD mais je ne suis pas journaliste engagée dans une rédaction. Je ne suis pas métisse non plus. Et je ne mets pas mon portable dans une boîte que je porte à distance de mon lit chaque soir ! J’avais surtout envie d’utiliser la figure d’une journaliste pour l’intérêt narratif que cela présentait. En effet, exercer ce métier aujourd’hui et découvrir à cette occasion que des technologies et outils de surveillance comme Pegasus peuvent être utilisés contre vous, me semblait intéressant. Comment ne pas avoir peur d’être soi-même espionné.e ? Comment ne pas virer parano ou conspirationniste ? Comment, sur ce sujet, où le manque de transparence est énorme, on ne peut pas craindre le pire ? Et puis, comment, en observant les dérives autoritaires de plusieurs États, notamment européens, peut-on ne pas s’inquiéter de l’utilisation de toutes ces technologies de surveillance ? Mon personnage, Gaëlle, est doublement alertée et menacée en tant que journaliste et que citoyenne (racisée).

La bande dessinée met en scène tout le processus de l’enquête : recherches, entretiens. Était-il important pour vous de montrer cette mécanique, et peut-être aussi d’y injecter une dimension humaine face à un sujet très froid et technique ?
J.S.
Oui, complètement. Ce sujet est technique et peut sembler dur d’accès. Soit il semble dédié aux experts soit il est utilisé (et à raison !) pour de la dystopie et de la science-fiction. Ici, l’objectif était documentaire mais nous voulions tout de même incarner les problématiques posées. On ne décrit pas seulement ce que sont les logiciels-espions comme Pegasus ou Predator. On les appréhende via les acteur.ices concerné.es. Pour la technologie de reconnaissance faciale « Red Wolf » utilisée à l’encontre des Palestinien.nes colonisé.es, on écoute l’histoire d’une personne concernée à Hébron. On entend aussi la parole des entreprises qui commercialisent de la vidéosurveillance. Tout cela permet de mettre des noms et des visages sur des situations ou des entités parfois très abstraites.

Pourquoi avoir choisi la bande dessinée pour aborder la question de l’hypersurveillance ? Qu’est-ce que ce médium permet de dire ou de montrer différemment ?
Rémi Torregrossa.
Mettre des images sur des concepts parfois compliqués nous permet de mieux les appréhender, les mémoriser. Établir des images symboliques efficaces a parfois un impact plus direct et plus fort qu’un long discours. Tout dépend de la sensibilité de chacun. Certains se retrouveront plus dans du texte uniquement ou de l’audio là où d’autres seront plus touchés et plus réceptifs aux dessins. C’est une autre manière, claire et efficace, de pouvoir faire passer un propos.

L’hypersurveillance est un thème peu visuel par nature. A-t-il fallu relever un défi particulier pour rendre ces enjeux lisibles et incarnés ?
R.T.
Oui effectivement, beaucoup d’éléments de l’histoire étaient abstraits. Il fallait donc trouver des astuces pour pouvoir les représenter clairement : les cadenas pour symboliser les données par exemple – ce qui est déjà un pictogramme très utilisé dans nos ordinateurs et téléphones pour définir nos données confidentielles. Certains étaient évidents comme pour Pegasus, Predator ou blue Wolf qui ont été représentés en animaux offensifs. D’autres moins : la valise tigrée pour montrer qu’elle transporte le logiciel Predator, même si on imagine bien qu’il n’a pas été transmis de la sorte… Mais c’est une imagerie commune qui permet au lecteur de comprendre rapidement ce qu’il se passe.

Le choix graphique d’une bichromie, parfois enrichie d’une troisième couleur, est très marquant. Quelle était votre intention derrière cette palette réduite?
R.T.
Parfois la contrainte nous amène à faire des choix radicaux. Les délais ne me permettaient pas d’envisager une couleur plus ambitieuse. Ce monochrome offrait à la fois une rapidité d’exécution et collait, en même temps, à l’ambiance anxiogène du sujet. De plus, le texte étant parfois dense, cette simplicité aidait à rendre l’ensemble plus digeste, évitant un album trop riche en informations visuelles. La clarté était la priorité. Le dessin devait se mettre plus en retrait au service du propos.
Néanmoins des touches de couleur venaient parfois marquer des ruptures pour mettre en avant un élément important ou susciter une émotion chez le lecteur. Elles ont aussi été utiles pour établir des codes. Il fallait démarquer les moments réels de ceux vus à travers les écrans. A ce titre, j’ai utilisé le jaune pour les écrans, notamment pour les extraits du documentaire « The great Hack » ou bien du rouge pour la partie qui se passe à Gaza. Des codes qui permettent au lecteur de savoir tout de suite où il est, ou bien d’appuyer sur une émotion particulière à un moment précis.

Avant de vous lancer dans cette enquête, aviez-vous déjà une conscience aiguë de l’ampleur de l’hypersurveillance dans nos sociétés démocratiques ? Certaines découvertes vous ont-elles surprise, voire inquiétée?
J.S.
J’avais une connaissance de cette hypersurveillance mais le danger me semblait lointain, comme ça doit être le cas pour plein de gens. On pense souvent que si on n’a rien à se reprocher, tout ira bien et que nous ne sommes pas concerné.es. C’est faux. Aujourd’hui, avec le traitement et la revente possible de données sensibles (politiques, de santé, ou sur la sexualité…), plein d’applications nous exposent à des risques concrets. Ceux-là sont invisibles et virtuels mais pas moins réels pour autant. Dans mes recherches et enquêtes, j’étais à la fois inquiète à titre individuel en m’apercevant qu’une appli de cycle menstruel pouvait récolter et revendre mes données de santé à je ne sais qui mais j’ai surtout pris conscience de la gravité que cela représente pour nos démocraties, et donc à une échelle plus grande et collective. Créer des outils d’hypersurveillance qui seront peut-être demain entre les mains de gouvernements autoritaires, comme c’est déjà le cas dans plusieurs États, ou bien d’entreprises privées, c’est déposséder et désarmer complètement les citoyen.es.

Beaucoup estiment qu’ils n’ont « rien à craindre » de la surveillance ou de l’exposition sur les réseaux sociaux, tant qu’ils n’ont rien à se reprocher. Que leur répondez-vous?
J.S.
Nos données à toutes et à tous sont devenus des produits monnayables pour les entreprises privées qui les traitent, les stockent et les revendent. On peut s’en ficher de se faire ensuite cibler et harceler par des publicités. Parfois, ça nous semble même pratique ! En revanche, on ne sait pas toujours à qui ces données sont revendues ni à quelles fins. Dans le cas du scandale de Cambridge Analytica, des données de tests psychographiques ont été revendues dans un objectif politique parfaitement dissimulé. Dans ce cas, les utilisateur.ices n’avaient pas idée qu’en répondant à un questionnaire de personnalité, iels seraient ensuite ciblés de fausses informations pour que l’on oriente leur vote. Il y a donc un enjeu à savoir que nos données peuvent être manipulées, à notre insu, contre notre gré, et mises au service d’une propagande ou d’un gouvernement. Si nous voulons continuer de faire des choix éclairés, d’avoir accès à une information fiable, préserver des régimes démocratiques, nous devons nous saisir de cette question. Non pas que la responsabilité soit individuelle évidemment mais plutôt que le savoir collectif sur ce sujet est indispensable. Naïvement, j’ose penser que savoir c’est pouvoir …


Lorsque Donald Trump évoque la possibilité d’exiger l’accès aux archives des réseaux sociaux pour l’obtention d’un visa, cela donne une résonance très concrète à votre propos. Est-ce que ce type d’actualité ne contribue pas, finalement, à faire prendre conscience au grand public des risques liés à l’hypersurveillance?
J.S. Cela rappelle évidemment Cambridge Analytica dans un premier temps puisque Facebook aurait travaillé sur le projet Alamo avec l’équipe de campagne de Trump pour faire basculer l’élection en sa faveur. Mais cette volonté d’un chef d’Etat d’accéder aux archives des réseaux sociaux illustre bien aussi la collusion entre certaines entreprises de la tech et les gouvernements autoritaires, ce qu’on appelle le « technofascisme ». Remarquons que toute cette surveillance se fait au profit de businessmen tyranniques, et sous couvert de « lutte contre le terrorisme ». Cela aide à avaler la pilule. Au nom de la démocratie et de sa sauvegarde, on utilise des outils antidémocratiques et on biaise des élections. Voilà comment un régime change de nature en peu de temps.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

« Hypersurveillance – Enquête sur les nouveaux outils de contrôle » par Julie Scheibling et Rémi Torregrossa. Delcourt. 21,50 euros.

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