Antoine de Caunes et Xavier Coste: «Une histoire originale et intime»
En 1962, tel Robinson Crusoé, le journaliste Georges de Caunes choisit de s’installer sur une île déserte d’où il livre des chroniques quotidiennes. Son fils Antoine, alors âgé de 8 ans, se souvient encore de ce choc personnel. Aujourd’hui, avec Xavier Coste au dessin, il revient sur l’aventure hors norme de son père, livrant un témoignage mêlant émotion, humour et réflexion sur la relation père-fils. Certainement l’un des grands albums de cette année 2025 !

Vous avez été invité par Antoine De Caunes dans son émission Popopop à l’occasion de la sortie de votre adaptation de « 1984 ». Est-ce le point de départ de cet album?
Xavier Coste. Oui, c’est d’une certaine manière le point de départ de notre collaboration ! Il y a un an, Antoine a discuté avec les éditions Dargaud sur la possibilité de faire une bande dessinée. Mon éditeur chez Dargaud s’est justement souvenu de cette émission et du fait que le courant était bien passé. Antoine a tout de suite été partant et nous nous sommes aussitôt mis au travail. Le projet s’est mis en place vraiment très rapidement, et très naturellement, en quelques jours à peine.
« C’est une histoire que je vois à travers mes yeux d’enfant, et c’est surtout l’histoire d’une relation père-fils. » (Antoine de Caunes)
Qu’est-ce qui vous a particulièrement touché dans l’histoire de son père?
Xavier Coste. J’adore les pas de côté, les récits et les personnages atypiques, et, ici, j’étais totalement servi ! J’admire aussi les gens qui ont des idées un peu folles et que rien n’arrête, qui vont jusqu’au bout de leur démarche, quoi qu’il en coûte. Je suis attiré par l’insolite, et en tant que créateur, je suis souvent frustré de découvrir un bon sujet, mais de découvrir aussitôt que ce sujet a déjà été traité plusieurs fois… Ici, c’était tout l’inverse, tout restait à explorer et à construire avec Antoine pour illustrer et raconter cette histoire originale et intime.

Pourquoi avoir choisi la bande dessinée pour raconter l’histoire de votre père plutôt qu’un film, un livre ou un documentaire?
Antoine de Caunes. Un concours de circonstances… Je n’avais pas spécialement prévu de raconter un jour cette histoire et puis la proposition de Dargaud d’écrire une BD – une première pour moi – a tout déclenché. La perspective de travailler avec Xavier Coste, la masse de documents à notre disposition, et tout simplement le fait que le moment était venu…
Est-ce qu’il vous est rapidement apparu qu’il fallait non seulement raconter l’aventure de votre père, mais aussi évoquer l’empreinte émotionnelle qu’elle a laissée en vous?
Antoine de Caunes. Les deux sont indissociables. C’est une histoire que je vois à travers mes yeux d’enfant, et c’est surtout l’histoire d’une relation père-fils, avec tous les enjeux habituels que cela comporte. Bien sûr, cette aventure a laissé des traces profondes, mais je crois qu’elle parlera à beaucoup de pères et à beaucoup de fils…
On pense forcément à «Robinson Crusoé» de Daniel Defoe. C’est un livre qui vous a marqué? Que vous avez envisagé d’adapter?
Xavier Coste. Totalement, je tournais autour du thème de la robinsonnade depuis un long moment. J’avais été marqué par « Robinson Crusoé » mais aussi par « Vendredi ou la vie sauvage », et je cherchais une manière originale d’aborder cette thématique. J’y revenais sans cesse, mais je n’arrivais pas à trouver un point de vue. J’avais même envisagé une adaptation, mais cela a déjà été tellement traité que je ne voyais pas ce que je pouvais apporter de neuf. J’essayais de réfléchir encore à une histoire d’île quand on m’a proposé cette collaboration, qui tombait à pic.

« J’ai déjà réalisé plusieurs biographies, mais ici on est sur un projet hors norme : grâce à Antoine et à sa famille, nous avions accès à tout un tas de documents passionnants qui n’avaient jamais été publiés et peut-être même jamais été lus. » (Xavier Coste)
Comment avez-vous abordé l’écriture d’un récit aussi intime tout en lui donnant une portée universelle?
Antoine de Caunes. Je crois que l’intime est universel par nature. Les motifs de nos histoires personnelles sont à peu près toujours les mêmes. Mais plus simplement, dans ce cas précis, sans chercher à nous cacher derrière des personnages et en racontant l’histoire de la manière la plus sincère possible.
Qu’est-ce qui vous a séduit dans le style de Xavier Coste pour raconter cette histoire?
Antoine de Caunes. J’adore son dessin, vif, spontané, son sens de la couleur. Xavier avait publié il y a quelques années « L’enfant et la rivière », l’adaptation d’un roman d’Henri Bosco, et sa manière de représenter la nature m’avait emballé. C’est cette touche qu’il a mise à l’œuvre dans « Il déserte ».
Contrairement à vos précédentes adaptations de « 1984 » ou « L’Enfant et la Rivière », vous n’aviez pas de texte unique de référence, mais une multitude de sources documentaires. Comment avez-vous abordé cette richesse pour nourrir votre dessin?
Xavier Coste. Pour le dessin et la mise en scène, j’aime beaucoup partir de documents authentiques pour laisser ensuite libre cours à mon imagination. J’ai déjà réalisé plusieurs biographies, mais ici on est sur un projet hors norme : grâce à Antoine et à sa famille, nous avions accès à tout un tas de documents passionnants qui n’avaient jamais été publiés et peut-être même jamais été lus. Je pense en particulier au journal intime de son père, avec le récit authentique de son séjour sur l’île. Ça a été une mine d’or. Nous avions aussi des dizaines de photos, de documents d’époque relatifs à l’expédition. Tout cela fait qu’en tant que dessinateur, j’ai pu m’immerger dans l’histoire comme rarement auparavant. Ce récit prenait une autre dimension. Avoir la possibilité de travailler avec Antoine sur une histoire aussi personnelle et chère à ses yeux était une vraie chance. Nous avons passé beaucoup de temps tous les deux à explorer ces trésors, et nous avons mis de côté tous ceux qui nous paraissaient les plus intéressants. Il y en avait tellement que nous n’avons pas pu tout garder ! C’était très riche.

« J’ai dessiné ce livre avec beaucoup d’énergie, presque avec urgence, car j’ai ressenti beaucoup d’émotion et je pense qu’il faut que le dessin soit réalisé rapidement pour ne pas que cette émotion s’émousse, et soit transmise presque intact au lecteur. » (Xavier Coste)
Quels choix graphiques avez-vous faits pour servir au mieux cette histoire ?
Xavier Coste. Je voulais libérer au maximum mon dessin et surtout ma mise en page. Je voulais que le dessin ne soit pas vraiment cadré, et soit toujours en mouvement. J’ai dessiné ce livre avec beaucoup d’énergie, presque avec urgence, car j’ai ressenti beaucoup d’émotion et je pense qu’il faut que le dessin soit réalisé rapidement pour ne pas que cette émotion s’émousse, et soit transmise presque intact au lecteur. C’est un livre que nous avons construit à l’instinct avec Antoine, tout s’est mis en place au fur et à mesure que nous avancions sur le livre, que ce soit le texte ou le dessin. C’était très agréable de voir le livre prendre sa forme ainsi. Je crois que nous avons découvert en cours de route ce que nous voulions raconter avec ce livre, et comment l’exprimer. Je pense par exemple à la présence d’Antoine aujourd’hui, dans le livre, en train de discuter avec son père. C’est quelque chose que nous n’avions pas envisagé au départ et qui est venu naturellement. Le travail était un ping-pong permanent, et tout du long nous avons eu plaisir à nous surprendre.
Comment avez-vous utilisé la lumière et la couleur pour accentuer les émotions véhiculées par le récit?
Xavier Coste. Mes dernières livres, « 1984 », « L’Homme à la tête de lion », et « Journal de 1985 », aux éditions Sarbacane, étaient réalisés avec une chromie réduite, car cela correspondait aux récits. Ici, au contraire, je voulais souligner le temps qui passe et le caractère insaisissable d’une île. Pour cela, il était important justement de montrer une grande variété de couleurs et d’accentuer les contrastes pour insister sur le fait que Georges souffrait de la chaleur insupportable qui régnait sur cette île. J’ai volontairement fait en sorte de ne jamais réutiliser deux fois les mêmes couleurs, pour que le livre soit le plus varié possible. Dessiner ce livre a été une vraie récréation.

Cela a dû être particulièrement émouvant de revoir votre père à travers les dessins de Xavier…
Antoine de Caunes. Au-delà de l’émouvant. J’ai été frappé de découvrir des images identiques à celles que j’avais en tête quand j’étais enfant, et que je fantasmais littéralement la vie sur l’île. Comme si Xavier avait réussi à lire ce que j’avais en tête… en mieux, évidemment !
Est-ce qu’écrire ce livre vous a aidé à un peu mieux comprendre votre père?
Antoine de Caunes. Certainement. J’ai perdu mon père il y a 20 ans, et nous étions en paix tous les deux. Mais cet homme a toujours été un mystère pour moi, et j’ai le sentiment d’avoir – un peu – levé le voile…
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
« Il déserte – Georges ou la vie sauvage » de Antoine de Caunes et Xavier Coste. Dargaud. 30 euros.
