Olivier Berlion : "Entre le crime crapuleux et politique"

, par Estelle

Après un important travail de documentation, Olivier Berlion livre sa version de l’assassinat du juge Renaud et réhabilite la mémoire de cet homme intègre et courageux. Prévu en trois tomes, "Le juge" renoue avec l’ambiance des grands polars des années 70 avec une plongée magistrale au cœur du gang des Lyonnais.

En préambule, vous remerciez votre père qui vous a fait découvrir cette histoire…Olivier Berlion. C’était il y a un an et demi. Mon père m’a raconté qu’il avait joué au rugby avec Jean-Pierre Marin, l’assassin présumé du juge Renaud. Ils se sont ensuite perdus de vue quand celui-ci a basculé dans le grand banditisme. Il m’a parlé de ce gars un peu simple qui n’avait pas du tout les épaules pour être le seul responsable de la mort d’un juge. J’avais vaguement entendu parler de cette affaire par le film d’Yves Boisset "Le Juge Fayard dit Le Shérif" et j’ai commencé à me documenter. Je me suis immédiatement vraiment passionné par l’histoire, par toutes les zones d’ombre, par toutes les pistes et son ambiance très polar.



Vous avez effectué d’importantes recherches documentaires. Sachant qu’il existe plusieurs versions de l’affaire, est-ce que cela ressemblait un peu à une enquête ?O.B. Peut-être pas jusqu’à un travail de flic mais plutôt comme un thésard qui recueille tous les éléments, toutes les versions, tous les témoignages d’un évènement. J’ai commencé par reconstruire toute la chronologie des personnages concernés. J’ai installé un immense panneau chez moi pour y noter tous les éléments avec les dates. De ce travail s’est dégagée une thèse qui est un mix entre les deux principales versions : le crime crapuleux et le crime politique.

S’approcher au plus près de la vérité était important ?O.B. Je n’ai aucune preuve. C’est un travail de déduction. Je suppose ce qui s’est passé en respectant rigoureusement tous les événements connus. Mon histoire peut donc être considérée comme une vérité puisqu’elle n’est jamais en contradiction avec les faits établis. Le problème est que personne ne connaitra jamais la vérité puisque presque tous les protagonistes sont morts et que l’affaire est quasiment enterrée.

Quelle était alors votre motivation ? O.B. Je voulais montrer le juge Renaud comme je l’avais perçu et non comme il a été présenté ces vingt dernières années, à savoir une tête brulée, foutraque et colonialiste, qui aurait lui-même causé sa propre mort. Que la justice ne veuille pas reconnaitre son échec, c’est une chose, mais de là à enterrer l’image d’un des siens ! Je me suis attaché à ce juge courageux et intègre.

Dans ce premier tome, le juge Renaud apparait un peu comme un chevalier blanc ?O.B. Même ses pires adversaires ont été obligés de reconnaitre son intégrité. Certains ont cherché à trouver des failles dans sa vie privée mais il n’a jamais commis d’actes contre la loi. Il avait cette obsession de la défense de sa fonction.

En vous basant sur son fils comme principale source, est-ce que vous ne risquiez pas d’être un peu aveuglé par un côté émotionnel ?O.B. Non, il n’a pas été ma principale source. Je lui ai envoyé mon scénario fini avec les pages quasiment terminées. Je lui ai ensuite demandé d’écrire la préface. Je ne voulais surtout pas le contacter avant car il n’aurait peut-être pas souhaité que je traite l’épisode sur Ulla.



La naissance du gang des Lyonnais, le SAC, les événements de mai 1968,… Cela vous a demandé beaucoup de travail pour rendre cette histoire facilement compréhensible ?O.B. C’était le plus compliqué. J’ai enlevé la moitié des évènements pour ne garder que ceux qui se rapportent à l’affaire qui va conduire à l’assassinat du juge, c’est-à-dire celle du gang des Lyonnais. Comme il instruisait sur tous les dossiers de grand banditisme et que Lyon était à l’époque la capitale européenne du crime, il y avait beaucoup d’évènements et de personnages troubles. Tous ont croisé ce juge mais n’étaient pas forcément reliés à l’affaire du gang des Lyonnais. Encore que j’ai quelques doutes sur certains, mais j’ai dû faire des choix. Cela a été un gros travail de tri. Ce premier album montre tous les liens qui unissent les différents personnages que l’on va voir ensuite se mettre à agir après le casse de Strasbourg.



Dessiner cette période de la fin des années 60/début des 70 a été un plaisir ?O.B. J’adore dessiner et mettre en scène les polars. À cette époque, ils avaient des tronches bien marquées, des coupes de cheveux improbables, des costumes,… En plus, cela se passait dans ma ville de Lyon. J’adore m’y promener et y faire des photos. Comme je connaissais tous les lieux de l’affaire, j’avais beaucoup plus facilement des images en tête. Je n’étais pas en terrain inconnu. Même la boite de nuit du caïd Jean Augé, j’y ai passé quelques nuits (sourire)...



Le cinéma de cette époque vous a également influencé ?O.B. Même si je ne les ai pas revus, des films de Melville, de Costa-Gavras ou même de Chabrol m’ont influencé. Mais je citerai surtout "Série noire" d’Alain Corneau avec Patrick Dewaere. Le cinéma de cette époque est très centré sur les personnages avec des acteurs très bien servis en dialogue. J’ai essayé de m’en inspirer.



C’est la première fois que vous écrivez sur un évènement historique. Est-ce que vous avez ressenti une responsabilité particulière ? O.B. Quand je réponds à une interview par exemple, j’ai plus l’impression de défendre quelqu’un plutôt que mon travail. Ce qui me frappe, c’est que personne ne connait cette histoire ou alors très vaguement. Les plus jeunes ne savent même pas de quoi on parle. C’est une responsabilité de ressortir cette affaire car elle est importante.



Pourquoi a-t-elle été oubliée ?O.B. Une honte générale à gauche comme à droite. Certains collègues du juge Renaud, pourtant à ses côtés idéologiquement dans le "syndicat de la magistrature", ne se sont pas battus pour le défendre. Quant aux politiciens de droite, on suppose qu’ils avaient des choses pas très jolies à cacher. C’est quand même incroyable : le premier magistrat se fait abattre en bas de chez lui par trois malfrats et le seul qu’on retrouve, on l’abat sans qu’il puisse parler. Ensuite, pendant vingt ans, aucune procédure n’avance. C’est pour cela aussi que j’ai sous-titré cette série "La république assassinée", car les responsables de l’époque ont tous un peu mauvaise conscience. Le juge Renaud n’a même pas été reconnu comme assassiné dans l’exercice de ses fonctions. C’est l’ultime outrage !

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Le Juge, la République assassinée" d’Olivier Berlion. Dargaud. 13,99 euros