GORAZDE

, par Estelle

Belle réédition d’une BD-reportage enrichissante sur la vie d’une enclave musulmane en territoire serbe durant la guerre en ex-Yougoslavie.

Alors que tous les regards étaient braqués sur Sarajevo, Gorazde, une petite enclave musulmane entourée de territoires serbes, est martyrisée dans une quasi-indifférence. Des quatre séjours qu’il a effectués entre 1995 et 1996 au milieu de la population, Joe Sacco a rapporté une BD-reportage marquante.
Il n’aura pas échappé aux inconditionnels de Joe Sacco, l’auteur des remarqués "Palestine" et "Gaza 1956", que l’album a déjà été publié en France il y a dix ans. Cette réédition anniversaire de près de 300 pages en noir et blanc bénéficie d’une épaisse couverture cartonnée, d’une préface de l’écrivain et journaliste Christopher Hitchens, de quelques pages de réflexions de Joe Sacco sur la Bosnie, Sarjevo et Gorazde (enrichies de photos, extraits de carnets de bord et autres documents) et d’une longue interview illustrée du dessinateur réalisée par Gary Groth ("The Comics Journal").
Intéressant par l’abondance de détails donnés sur la vie quotidienne des habitants de Gorazde et les explications historiques sur l’origine du conflit, l’album est aussi intéressant par le recul et l’honnêteté dont fait a preuve Sacco : de cette guerre vue du côté des civils d’un seul camp, l’auteur n’a pu tout voir et certains témoignages comme les horreurs vécues sont rapportés. En ne cachant pas ses sources et en se mettant lui-même en scène au fil des planches, il montre bien donc qu’il n’est pas un narrateur omniscient même si évidemment recherches et recoupements ont été effectués lors de la conception de l’ouvrage. De même, la (rapide) vision des Serbes - voisins et amis d’autrefois - évite un manichéisme malvenu même si bien sûr ceux-ci sont loin d’avoir le beau rôle...
"Gorazde" constitue donc un vrai travail journalistique qu’il faut saluer. Mais aussi un vrai travail de mise en images au découpage clair et à la lecture fluide. Un seul minuscule bémol, mais qui ne retire bien sûr rien à l’intérêt de l’ouvrage : la difficulté du dessinateur maltais à représenter les visages d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes qui ont toujours l’air d’avoir passé la quarantaine... Un détail.