Bruno de Stabenrath: «Xavier, l’ami impossible, mais l’ami quand même»
Ami d’enfance de Xavier Dupont de Ligonnès, Bruno de Stabenrath vient d’adapter son livre « L’Ami impossible » en bande dessinée. Quinze ans après la disparition de celui qu’il a si bien connu, il continue de chercher des réponses, sans renoncer à l’espoir de le retrouver.
Avant de devenir une bande dessinée, « L’Ami impossible » était un roman publié chez Gallimard. Qu’est-ce qui vous a poussé à raconter votre jeunesse aux côtés de Xavier Dupont de Ligonnès?
Bruno de Stabenrath. Il y a une évidence, déjà. Le fait d’avoir un de tes amis d’enfance impliqué dans une telle histoire, ce n’est pas anodin. Je savais qu’il fallait que je rentre dans les dossiers de police, que je comprenne ce qui s’était passé, parce que je n’arrivais pas à faire le lien entre Xavier Dupont de Ligonnès et Xavier, qui était mon ami, un ami cher. Et puis, le fait que je sois écrivain, c’était aussi, je pense, mon rôle de porter une histoire personnelle sur un plan un peu plus universel.
Quand l’affaire a éclaté, beaucoup de nos amis communs ont été tellement horrifiés qu’ils ont voulu mettre la poussière sous le tapis. Pour eux, Xavier était mort, suicidé, enterré. On n’en parlait plus, on passait à autre chose. Ils n’étaient absolument pas dans l’idée de comprendre, de chercher la vérité et surtout d’obtenir justice pour Agnès et ses quatre enfants. Parce que, pour moi, si tu considères que Xavier est mort, suicidé, enterré, tu refermes toute l’histoire. Il y aura prescription et jamais on ne rendra justice à cette famille à qui on a volé la vie.
Quand j’ai écrit le livre en 2019, je voulais aussi remonter dans mes souvenirs. Je me suis également toujours passionné pour les destins brisés et les grandes histoires criminelles. J’ai écrit beaucoup de livres là-dessus. Ce qui me fascine, c’est de comprendre pourquoi des êtres humains franchissent une frontière, passent de l’humain à l’inhumain.
Quand on a été aussi proche d’un homme soupçonné de tels actes, ressent-on une forme de culpabilité de n’avoir rien décelé ? L’écriture de ce livre a-t-elle aussi été une manière de vous libérer d’un certain poids?
B. de S. De la culpabilité, non. En revanche, je regrette de ne pas avoir été à Nantes les deux ou trois fois où Xavier m’avait invité. Je me demandais ce que j’allais faire là-bas. La maison avait des étages partout, alors que Xavier me disait : « Mais t’inquiète, on t’aidera avec les garçons, on te portera. » Je n’avais pas le temps et je me disais que, de toute façon, je le reverrais bientôt, quand son fils Arthur se marierait. Ça, c’est vrai, je le regrette. Parce que peut-être que si j’avais passé trois ou quatre jours chez les Ligonnès, j’aurais senti des choses. Mais en même temps, tu ne peux pas rentrer dans la vie intérieure des gens. C’est comme si tu dînais avec un copain et sa femme et que tu apprenais deux jours après qu’il s’est suicidé. Tu ne peux pas forcément deviner.
Il y avait aussi une raison fondamentale pour laquelle Xavier ne pouvait pas me raconter ses grands soucis, que j’ai découverts après. J’étais en fauteuil roulant. Face à moi, il ne pouvait pas se plaindre, pleurnicher. Il y avait une forme de décence.
Adapter un livre en bande dessinée permet parfois de toucher un autre public. Était-ce votre principale motivation pour donner une nouvelle forme à « L’Ami impossible »?
B. de S. Ça faisait longtemps que je voulais faire de la bande dessinée. Je suis un grand collectionneur, un fou de BD. Quand j’étais gamin, j’étais abonné à Spirou, à Tintin. Après, il y a eu L’Écho des savanes, Fluide glacial. J’ai toujours le souvenir d’aller à la librairie le jeudi matin acheter des magazines, sentir l’odeur du papier. Pour moi, la bande dessinée est un très grand art.
J’ai d’abord travaillé dans le cinéma, fait du storyboard, étudié le scénario à UCLA. Quand Glénat a proposé d’adapter « L’Ami impossible », qui faisait quand même 500 pages, il y avait déjà pas mal de matière. Mais je me suis aussi demandé ce qui s’était passé depuis 2019. Depuis que Xavier a disparu à Roquebrune-sur-Argens, il ne s’est pas passé grand-chose. Mais, il y a tout de même eu des éléments importants et, quand tu travailles sur un dossier criminel, il faut refermer des pistes.
Quelles nouvelles pistes avez-vous pu explorer dans cette adaptation?
B. de S. Il y avait notamment celle de Mindy, une Américaine que nous avons retrouvée et qui se souvenait très bien de Xavier et de Michel Rétif. J’avais plus ou moins traité cette piste dans mon livre, mais nous l’avons davantage développée dans la bande dessinée.
Il y a aussi cette piste de San Francisco, qui ouvre l’album. Une famille de Nantes, qui connaissait très bien Xavier, Agnès et les quatre enfants, m’a contacté après avoir lu mon livre. Une femme de cette famille aurait croisé Xavier en 2015, dans le quartier chinois de San Francisco. Ils se seraient reconnus et il serait parti en courant. J’ai essayé de contacter les membres de cette famille à plusieurs reprises, mais ils n’ont jamais voulu parler. Cela m’a beaucoup énervé, parce qu’il suffisait qu’ils me disent ce qui s’était passé. Le témoin principal est mort et je n’ai jamais pu refermer cette piste. Je ne pouvais pas la mettre de côté, même si c’est du 50-50.
Ensuite, il y a l’affaire de Glasgow, avec Guy João, sur laquelle j’ai beaucoup enquêté. Au départ, je pensais que c’était un coup monté par le journal Le Parisien, une histoire bidon. Puis, en enquêtant, je me suis rendu compte que l’information venait réellement de la police de Glasgow, de Scotland Yard. Cela m’a beaucoup intrigué. Il fallait mettre tous ces éléments en perspective, ainsi que tout ce qui s’est passé depuis 2019 dans ma vie.
« Quand j’écris, j’ai une écriture très visuelle, très charnelle. Comme je suis un fou de BD, passer à la bande dessinée ne me posait pas de problème. Ce qui était plus compliqué, c’était le côté technique (…) C’est là qu’Erik a été très précieux. (…) Il a été une interface formidable avec le dessinateur Francesco Trifogli. »
Vous avez travaillé avec le scénariste Erik Arnoux sur cette adaptation. Quel regard a-t-il apporté à votre récit?
B. de S. Quand j’écris, j’ai une écriture très visuelle, très charnelle. Comme je suis un fou de BD, passer à la bande dessinée ne me posait pas de problème. Ce qui était plus compliqué, c’était le côté technique : comment rédiger, comment passer du texte écrit à un séquencier ? C’est là qu’Erik a été très précieux. Il a une cinquantaine ou une soixantaine de bandes dessinées à son actif et c’est aussi un bon dessinateur. Pour moi, il a été une interface formidable avec le dessinateur Francesco Trifogli. Par exemple, pour l’ouverture à San Francisco, moi qui ai travaillé dans le cinéma, je voyais très bien la scène. Tu commences par un gros plan sur le pont de San Francisco, avec des mouettes au premier plan. On recule, puis on se retrouve dans le quartier chinois. Erik a très bien adapté tout ce que j’écrivais.
Ensuite, nous nous sommes inspirés du livre, notamment des premiers chapitres. Tous les éléments étaient déjà là. J’ai trouvé cela assez limpide, assez simple, finalement. Erik connaît très bien Versailles et les années 1970. Il pouvait corriger immédiatement les détails qui n’allaient pas, une voiture qui n’était pas la bonne, un décor qui ne correspondait pas à l’époque. Pour moi, c’était parfait.
Quelle a été votre réaction en découvrant les premières planches de Francesco Trifogli?
B. de S. Francesco est un formidable dessinateur. Ce qui était amusant, c’est qu’il est jeune et qu’il ne connaissait pas vraiment cette affaire. Il en avait vaguement entendu parler. Nous avions vu d’autres dessinateurs, mais cela n’allait pas. Francesco nous avait fait un essai sur San Francisco et son travail nous avait convaincus. C’était pareil pour le coloriste. Le sujet était suffisamment grave, suffisamment intense pour ne pas se tromper sur le dessin ou les couleurs. Moi, j’ai toujours dans la tête l’histoire d’une famille assassinée. Il ne faut pas oublier cela. Xavier attire tous les regards. Il n’y a pas une semaine sans qu’un humoriste fasse une plaisanterie sur les travaux sous la terrasse. Mais, c’est important de remettre Agnès et ses enfants au cœur de cette histoire.
Avez-vous beaucoup échangé avec lui pour que les personnages, les lieux et les ambiances restent fidèles à vos souvenirs?
B. de S. Je recevais les planches avec Erik et nous corrigions beaucoup de choses. Par exemple, quand Xavier vient me voir à l’hôpital de Garches après mon accident en 1996, Francesco lui avait dessiné une Peugeot 308. Mais pas du tout ! À l’époque, Xavier achetait de vieilles voitures américaines. C’était une Jeep Cherokee. C’est tout ce travail de précision qui était important. Il fallait que les personnages, les voitures, les lieux correspondent à ce que j’avais connu.
L’album s’achève sur des retrouvailles imaginaires avec Xavier Dupont de Ligonnès. Si vous vous retrouviez réellement face à lui demain, qu’auriez-vous envie de lui dire ?
B. de S. Exactement ce que j’ai écrit. Pourquoi tu as fait ça ? Parce que Xavier est un garçon intelligent, même très intelligent. Comment a-t-il pu en arriver là ? Il avait plusieurs options. Il pouvait quitter Agnès, demander le divorce. Mais il ne pouvait pas faire comme son père, qui était parti du jour au lendemain. Xavier était déjà très mal vu dans la famille d’Agnès. Il devait se dire que s’il partait, tout le monde lui tomberait dessus en l’accusant d’abandonner sa famille. Et puis, s’il divorçait, il aurait dû payer une pension alimentaire alors qu’il n’avait plus d’argent. Il avait pris une grande partie de l’héritage d’Agnès. Mais il pouvait trouver un arrangement. Il y avait toujours une possibilité. Les enfants se seraient débrouillés. Alors, qu’est-ce qui fait qu’à un moment il se dit: « Non, je vais les tuer » ? C’est hallucinant. Comment en arrive-t-il à ce raisonnement?
« Je pense que son éducation religieuse, l’influence de Philadelphie, cette secte un peu apocalyptique, ont pu lourdement perturber son raisonnement. Avec cette idée que le bien et le mal, l’enfer et le paradis se rejoignent. »
Vous avez une explication?
B. de S. Je pense que son éducation religieuse, l’influence de Philadelphie, cette secte un peu apocalyptique, ont pu lourdement perturber son raisonnement. Avec cette idée que le bien et le mal, l’enfer et le paradis se rejoignent. Il y a aussi toutes ces médailles religieuses qu’il a placées auprès de ses enfants. Comme s’il se disait : « Je vous ai donné la vie, je vous donne la mort, mais ce n’est pas important, on se retrouvera tous là-haut. » C’est un cheminement mystérieux que j’ai toujours essayé d’analyser.
Quinze ans après sa disparition, vous restez convaincu que Xavier Dupont de Ligonnès est vivant. Est-ce une conviction fondée sur ce que vous savez de lui ou aussi une forme d’espoir?
B. de S. Une forme d’espoir, non. Mais il y a ceux qui sont résignés et ceux qui espèrent. Moi, je préfère être du côté de l’espérance. Parce qu’une fois que tu dis que Xavier est mort, suicidé, enterré, c’est terminé, c’est la fin de l’histoire. Mais si tu dis qu’il est peut-être vivant, ça change tout.
Vous ne lâchez donc pas l’affaire…
B. de S. Je travaille avec une cellule de copains passionnés par l’affaire. Il y en a un à Los Angeles, qui travaille avec d’anciens policiers. On ne lâche pas l’histoire, on vérifie des choses. J’aimerais notamment avoir accès à un logiciel de reconnaissance faciale pour travailler sur la piste de San Francisco. Prendre le visage de Xavier, le vieillir et rechercher sa présence dans les endroits qu’il aimait fréquenter. Parce que ce que Xavier aimait à 15 ans, à 25 ans ou à 45 ans, il l’aime probablement toujours : les festivals de country, les défilés de voitures américaines des années 50, 60 ou 70. Il faudrait pouvoir passer au crible les événements organisés à San Francisco et dans les environs pour essayer de retrouver son visage. Moi, je le reconnaîtrais à trente mètres, même de dos. De toute façon, mon sac est prêt. Si demain je dois partir, je pars. Donc oui, j’ai de l’espérance. Sinon, à quoi ça sert?
« Je veux maintenir ce fil humain, ce fil de notre amitié adolescente, pour le ramener à la raison, lui dire : «’Mais qu’est-ce que tu as fait, Xavier?' »
Vous espérez aussi que vos livres et vos prises de parole finiront par l’atteindre?
B. de S. C’est mon cheminement depuis 2011, depuis les crimes et la disparition de Xavier. À travers les podcasts, mes livres, mes interviews, les documentaires, j’essaie de maintenir un fil entre nous, même s’il est peut-être virtuel. Je me dis que, là où il est, là où il se cache, parce que je pense qu’il est vivant, peut-être que s’il entend ma voix, s’il me lit, quelque chose reviendra à la surface. Peut-être qu’il se dira qu’il faudrait avouer ses crimes, assumer ce qu’il a fait. Je veux maintenir ce fil humain, ce fil de notre amitié adolescente, pour le ramener à la raison, lui dire : « Mais qu’est-ce que tu as fait, Xavier?»
Pensez-vous pouvoir un jour tourner la page de cette histoire sans connaître toute la vérité?
B. de S. Non, tourner la page, ça ne veut rien dire. Peut-être que quand j’aurai 95 ans, je me dirai : «Bon, il est mort, mais on s’expliquera là-haut. » Mais aujourd’hui, on a encore vingt ans devant nous pour savoir la vérité. La police a trop à faire avec les terroristes, les narcotrafiquants, les cyberdélinquants pour envoyer des policiers aux États-Unis rechercher Xavier. Ce n’est plus une priorité. Mais moi, je continuerai.
Comme un enquêteur?
B. de S. Je pense que j’ai trois casquettes. D’abord, celle du citoyen qui veut comprendre une histoire sur un plan personnel et universel. Je me comporte un peu comme un psychocriminologue, parce que je suis passionné par ces gens qui franchissent une frontière, par les destins brisés.
Ensuite, il y a l’ami. L’ami impossible, mais l’ami quand même, qui veut comprendre, qui veut faire perdurer ce lien avec Xavier, où qu’il soit, où qu’il se cache.
Et puis, il y a ma troisième casquette, celle de l’écrivain. Faire passer un récit personnel à un récit universel, avec cette question : quand tu aimes quelqu’un, d’amour ou d’amitié, est-ce que tu fixes une limite ? Moi, je dis non. Quand je dis que quelqu’un était mon ami, quand j’ai aimé quelqu’un, je vais jusqu’au bout de cette amitié. Sinon, ça ne veut pas dire grand-chose.
J’ai trop vu de gens tourner le dos par lâcheté, par trahison, mais aussi par horreur. Et je le comprends très bien. Certains de mes amis, notamment des pères de famille, me disaient : « Ton pote, c’est un dingue, c’est un fou ! » Pour eux, c’était forcément un type complètement borderline. Non. C’était le mec le plus normal du monde. Le mec le plus normal.
Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)
«L’Ami impossible» par Bruno de Stabenrath, Erik Arnoux et Francesco Trifogli. Glénat. 27 euros.