Éric Herenguel : "La zone 51 version Kong"

Dans cette uchronie digne des meilleures séries B, Kong règne en maitre sur une île de Manhattan totalement isolée du reste du monde. De ce pitch forcément excitant, Éric Herenguel livre un premier tome aussi réjouissant que surprenant.

Dans les bonus, vous expliquez que l’idée de départ était de réunir les codes des films des années 40 et 50…
Éric Herenguel. J’ai un plaisir à regarder les films en noir et blanc de la période de Capra comme "Monsieur Smith au Sénat" ou "La vie est belle". A l’époque, on filmait d’une manière moins rapide qu’aujourd’hui. Il y avait moins de plans et les acteurs jouaient dans le plan. Dans les années 60 et 70, la caméra se met à tourner pendant le jeu des acteurs ce qui donne des plans plus dynamiques. Ce qui me fascine, c’est justement de voir parfois des plans relativement fixes, cadrés comme une case de bande dessinée.

On pouvait s’attendre à des références plutôt orientées vers les séries Z…
E.H. Ce n’est pas forcément lié aux films fantastiques bien que ceux de la Hammer ou les nanars des années 50 me plaisent beaucoup. Idem pour les films asiatiques comme Godzilla. C’est plutôt la manière de cadrer en noir et blanc qui me fascine. La lumière est très belle.

Dans ce premier tome, Kong reste finalement assez discret. C’est une technique pour le rendre encore plus effrayant ?
E.H. C’est le principe de Ridley Scott sur "Alien". La force du premier film de la saga, c’est qu’on attend de le voir. Plus l’attente est importante, plus on prend plaisir à le découvrir. Si l’alien apparait dès les vingt premières minutes du film, c’est fini, on a résolu l’envie un peu voyeuriste de voir la bestiole. Kong, c’est le fantasme de tous les protagonistes qui vont se rendre dans la ville. Les militaires n’ont pas envie de tomber dessus et le surveillent. Le journaliste Irvin a envie d’y retourner parce qu’apparemment il s’en est déjà approché. Le scientifique veut voir de plus près ce qui s’y passe car il y a d’autres choses un peu étranges. Je préserve cela parce qu’à un moment dans la série, on aura une scène assez longue avec Kong. Dès le prochain tome, on a aussi un flashback où l’on montre comment le colonel Pearl a perdu un œil et un bras durant la bataille des années 30 au-dessus de Manhattan.

Qu’est-ce qui vous plaisait dans ce "personnage " de Kong ?
E.H. J’avais envie de faire une bande dessinée qui traitait des années 40 et de l’aviation mais pas dans l’aspect historique, car on tombe vite dans des récits forcément enclavé dans la guerre. Enormément d’auteurs ont déjà traité ce sujet et l’ont fait très bien. Je ne voulais pas non plus forcément dessiner des avions à toutes les cases. Finalement, une nuit, j’ai rêvé entièrement l’histoire. Je l’ai vu comme quand on va au cinéma. Je pouvais entendre les dialogues, voire des scènes ou des arrêts sur image. La ville détruite avec le titre "Kong Crew", je l’ai vu dans ce rêve. Je ne sais pas d’où ça vient. Cela s’est imposé à moi. Le plus étrange est que je m’en souvenais le lendemain matin. J’ai attendu une dizaine de jours pour être certain que cela valait le coup. D’autres scènes me sont alors revenues en mémoire.

Cette envie de réaliser une bande dessinée avec des avions, c’est un plaisir de dessinateur ?
E.H. Mon père était pilote dans l’aéronavale jusqu’au milieu des années 60. Il a vécu cette période où l’on pilotait encore des avions à hélice. J’ai donc toujours entendu parler d’histoires de pilotes depuis que je suis gamin. Ce qui me fascinait, ce n’était pas forcément les avions en eux-mêmes, mais plutôt la manière dont les pilotes racontent leurs histoires. C’est toujours agréable de les écouter, car ils surjouent, amplifient et ajoutent une certaine fantasmagorie.

Et dessiner les avions ?
E.H. C’est une contrainte. C’est beau à regarder mais c’est super chiant à dessiner. Un avion, si on se plante sur une aile, c’est terminé, il ne ressemble plus à rien. C’est très compliqué. J’admire les auteurs qui en font leur quotidien car c’est vraiment un casse-tête. Beaucoup utilisent des maquettes. J’en ai fait pour recadrer l’image et voir les raccourcis des ailes ou du fuselage selon la perspective.

Cela veut dire que vous étiez lecteur de "Buck Danny" ?
E.H. C’était davantage mon frère et mon père. Mais, comme j’étais plus petit, j’avais forcément les mêmes envies qu’eux. Ce que je trouvais magique, ce n’était pas forcément les histoires mais la façon dont le dessin pouvait leur procurer autant de plaisir.

Kong n’est pas seul sur cette ile de Manhattan. Vous y avez ajouté des dinosaures, des crocodiles géants et des amazones. C’est un monde perdu au cœur de la civilisation ?
E.H. On va un peu spoiler en disant qu’il y a eu un élément qui a provoqué cette situation. C’est pour cela qu’il y a un scientifique qui se pointe sur l’île avec un journaliste. On ne laisse jamais personne entrer dans cette zone donc ils y vont en clandestins. L’armée surveille tout et a coupé les ponts. On découvre dans le tome 2 qu’il y a aussi des barrières ultrasons pour empêcher toutes les bestioles volantes de se barrer. C’est la zone 51 version Kong. Il y a même des gens qui habitent sur cette île, ce qui est encore plus intriguant.

À la fin de l’album, on découvre des études pour l’adaptation en série animée…
E.H. J’ai signé une licence avec Ankama pour l’adaptation, mais je ne vais pas avoir beaucoup la main sur ce projet. Je vais peut-être juste mettre mes mains dans le moteur pour définir l’angle qui sera pris pour en faire une série. Je ne veux surtout pas que cela me conduise à transformer l’univers de ma bande dessinée pour mieux coller au public un peu plus jeune d’une série animée. Je sais où je veux aller et il serait dommage de changer certains paramètres pour rentrer dans un moule. Je laisse donc faire Ankama, qui va le proposer à des producteurs, puis à des chaînes de type Netflix ou Amazon.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"The Kong Crew - Tome 1. Manhattan Jungle" par Eric Herenguel. Ankama. 15,90 euros.

- Lire la critique de "THE KONG CREW - Tome 1. Manhattan Jungle"