Laurent Galandon : "L’art pendant l’occupation"

En situant son histoire pendant l’occupation, en soulignant la cohabitation entre la police française et la Gestapo, Laurent Galandon offre une profondeur supplémentaire à son polar. "Retour de flammes" se démarque également par sa plongée dans le milieu du cinéma d’occupation. Un premier tome très réussi.

"Retour de flammes" mêle trois histoires (des incendies, un meurtre et une mystérieuse voisine) qui semblent toutes liées au cinéma. Qu’est-ce qui vous a donné envie de construire votre récit autour de ce thème ?
Laurent Galandon. Comme beaucoup de scénaristes, je suis amateur de cinéma. Ensuite, dans une vie professionnelle antérieure, j’ai aussi été exploitant d’une salle de cinéma. Cela m’amusait donc de me replonger dans cet univers de l’exploitation cinématographique. C’est aussi un sujet propice pour construire une histoire qui parle de l’art pendant l’Occupation.

Est-ce que, comme dans "Retour de flammes", il y a eu des actes de résistance contre les films de propagande allemande ?
L.G. Il y a eu quelques tentatives d’incendies de films allemands, mais l’histoire racontée dans l’album est une vraie fiction. "Retour de flammes" ne s’appuie pas sur des faits réels. Ce sont davantage des faits qui auraient pu se passer.

Les Allemands font pression sur la police française pour obtenir des résultats rapides. Le cinéma était un outil de propagande très important pour le Reich ?
L.G. Il y avait alors deux tendances qui s’opposaient. Certains voulaient un cinéma de pur divertissement sans aucune ambition artistique ou de simple propagande (la tendance Goebbels). D’autres étaient de vrais cinéphiles et y voyaient une manne financière potentielle (la tendance Goring). C’était le cas d’Alfred Greven, que l’on voit dans l’album. C’était un personnage mystérieux, prêt à user de moyens tout à fait discutables pour mettre en place ses ambitions artistiques.

Cette période où cohabitent deux polices (française et allemande) est très intéressante d’un point de vue scénaristique. Quelles ont été vos sources pour bien cerner leurs relations ?
L.G. Quand on travaille sur cette période d’Occupation, il y a énormément de documents écrits par des historiens. La police française, outre sa collaboration, était alors plutôt cantonnée aux crimes de droit commun. La Gestapo, la police d’État secrète, était une police politique chargée des affaires alors qualifiées de "terroriste". La première a longtemps été au service de la seconde.

Dans l’entourage des gradés allemands ou de leur société de production cinématographique, on croise Pierre Fresnay, Fernandel, Suzie Delair ou Tino Rossi. On s’interroge sur leur collaboration…
L.G. Ils sont apparus dans mes recherches documentaires. Des gens comme Fernandel ou Tino Rossi sont un peu passés entre les mailles du filet à la Libération. Certains ont tourné dans des films allemands, mais aussi, comme on le voit dans l’album, ont diné à la table de dignitaires nazis. S’agissait-il de bienveillance à l’égard de l’occupant ? De peur ? D’indifférence ? D’opportunisme douteux ? Il restait intéressant de ramener les projecteurs sur ces personnages emblématiques de la culture française. Et de montrer que certains d’entre eux avaient réussi à ce que leurs casseroles ne soient pas trop bruyantes.

Le commissaire Engelbert Lange apparait un peu comme un chevalier blanc dans ce premier tome. Il garde toutefois une part de mystère avec ce fantôme de femme qui le hante…
L.G. Lange est effectivement terriblement intègre. Il n’adhère pas à la présence de l’occupant, mais ne s’y oppose pas non plus. Il fait une sorte de résistance interne. Le tome 2 révélera ce que le fantôme de Madeleine implique dans l’attitude d’Engelbert.

C’est la première bande dessinée de la dessinatrice espagnole Alicia Grande publiée en France. Qu’est-ce qui vous a plu dans son dessin ?
L.G. J’avais proposé ce scénario à un dessinateur que j’aime beaucoup : Jordi Lafebre. Il a notamment dessiné "La mondaine" ou "Les beaux étés". Comme il n’était pas du tout disponible, car engagé sur différents projets, il m’a proposé de travailler avec Alicia. Son graphisme est influencé par le travail de Jordi. Ils font un peu partie de la même famille de dessinateurs. On a fait des tests avec Alicia et on a validé cela avec l’éditeur. Elle a assumé ses 124 pages avec brio. Le deuxième tome est terminé et sortira en avril. On la retrouvera très vite, car elle a fait des progrès de case en case.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Retour de flammes, tome 1. Premier rendez-vous" par Laurent Galandon et Alicia Grande. Glénat. 14,95 euros.