Yann : "On voulait se moquer, critiquer, faire des parodies"

, par Estelle

Trente ans après avoir scénarisé les hauts de page du journal de "Spirou", Yann a été invité à livrer sa vision actuelle du monde de l’édition. Toujours aussi mordant, même s’il avoue avoir été un peu freiné pour cette série "Dream Team", il n’hésite pas à se moquer des actionnaires ou à montrer les difficultés rencontrées par certains auteurs. Drôle et impertinent.

Comment est né "Dream Team" ?
Yann : C’est une commande de Frédéric Niffle, le rédacteur en chef de Spirou. Il avait aimé les hauts de page que nous faisions avec Conrad il y a trente ans et voulait un peu la même chose. L’idée était de réaliser des strips pour illustrer des chroniques écrites par Luc Dayet sur les BD des années 50 et 60. Je n’étais pas emballé et trouvé même cela ringard de réchauffer un vieux plat. Il m’a convaincu en m’expliquant que cette forme un peu dépassée était en parfaite adéquation avec le contenu des articles.

Comment êtes-vous arrivé à des histoires en plusieurs planches ?
Yann :
J’ai négocié en répondant que cela ne m’intéressait pas à moins d’avoir la possibilité de réaliser en plus des histoires avec un nombre de pages indéterminées et les mêmes personnages. L’idée était de se moquer, de critiquer, de faire des parodies.

On ne vous a imposé aucune censure ?
Yann :
Il y a eu quelques grincements de dents (sourire) et on n’a été obligé de se freiner. Comme quelques cases n’ont pas été publiées, plutôt que de travailler sur des idées qui seront ensuite supprimées, on a décidé de faire quelque chose d’un peu différent qui se moquait de lui-même plutôt que des autres. 


Dans ce premier tome, vous insistez sur l’importance des actionnaires dans le monde de l’édition...
Yann :
Faire des petits strips pour illustrer un article m’intéressait moins que de montrer le monde de l’édition actuelle où la rentabilité prime sur tout et où les actionnaires réclament des dividendes. Tout en conservant un ton humoristique. 



Cela veut dire qu’il y a beaucoup de pression sur les auteurs ?
Yann :
Évidemment. Il y a aujourd’hui deux grandes étapes pour imposer une nouvelle série. Il faut convaincre le directeur éditorial en proposant quelque chose de moderne, de dynamique et d’original puis dégager une rentabilité immédiate. Le seuil de rentabilité d’un album est le critère absolu. Cela explique que certaines séries s’arrêtent au bout de deux ou trois tomes, car elles n’atteignent pas très vite la barre des 10 000 exemplaires.



C’est quelque chose qui a évolué ces dernières années ?
Yann :
Malheureusement, mais ce n’est pas lié aux éditeurs en eux-mêmes, mais plutôt à la saturation des nouveautés. Aujourd’hui, vendre 6 à 8000 exemplaires, c’est bien alors que quand j’ai commencé il y a une trentaine d’années, le minimum était 20.000. Les libraires n’ont plus la place pour exposer toutes les nouveautés, pour les suivre, les lire et en parler. Je suis moi-même un peu perdu quand j’entre dans une librairie. C’est pourquoi internet est devenu essentiel par son rôle d’informateur et de critique. Je surfe régulièrement pour lire les avis sur une série, un film, un disque ou une BD.

Dans votre album, il y a beaucoup d’auteurs sous le pont de Marcinelle, qui accueille les laissés pour compte de la BD franco-belge...
Yann :
C’est la triste réalité. D’ailleurs, on a dédié l’album à tous les copains qui n’ont pas réussi à percer et qui sont aujourd’hui vaguement coloristes, décorateurs... ou chômeurs. Il est très difficile de vendre une nouvelle série quand on traîne déjà plusieurs casseroles avec des projets inaboutis, ce qui est le cas d’à peu près tout le monde aujourd’hui. Tout en discutant, le directeur éditorial peut voir les chiffres de vente de vos précédentes séries en deux clics. Tout se sait et mieux vaut parfois arriver complètement vierge.



Avec cet album, vous vouliez aussi montrer que la vie d’un dessinateur de BD n’est pas toujours idyllique ?
Yann :
C’était le but. On ne voulait pas pour autant être trop pédagogique ou hargneux. Notre ambition était plutôt de réaliser, trente ans plus tard, l’équivalent de Gaston, de montrer les arcanes de l’édition de façon humoristique.

On peut donc déjà attendre avec impatience le tome 2 ?
Yann :
Nous avons déjà évoqué le festival d’Angoulême, le prix des albums ou les héros vieillissants qui vendent encore. Mais, il reste encore de quoi s’amuser. J’ai l’habitude de noter toutes mes idées dans un carnet et j’ai encore une trentaine de sujets en attente pour cette série. Le problème est plutôt la périodicité de parution de ces histoires, qui n’ont pas un rythme hebdomadaire. On nous demande des pages pour des numéros spéciaux sur Angoulême, Halloween ou Noël. C’est une série que j’aime beaucoup, mais qui existe simplement pour égayer le journal de temps en temps.


Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne.



"Dream Team". Tome 2 "Marcinelle blues !" par Yann & Léturgie. Éditions Dupuis. 9,95 euros.