Wilfrid Lupano : "Je n’aime pas les genres"

, par Estelle

Wilfrid Lupano n’aime pas s’enfermer dans un genre particulier. Son excellent nouvel album "Ma révérence" tient autant du polar que de la comédie sociale. Et lui permet de piocher dans ses souvenirs de barmans, avec un ton juste et des personnages très attachants.

Qui vous a inspiré ce personnage idéaliste de Vincent ?
Wilfrid Lupano. Personne en particulier, et beaucoup de monde à la fois. La liste serait trop longue, et j’y figure. Vincent me paraît être le digne produit de son époque. Il se considère comme un dommage collatéral de la société libérale. La notion de dommage collatéral est centrale dans le système libéral. On ne fait pas d’omelette industrielle et transgénique sans casser des œufs.



Son côté Robin des bois est évident quand il déclare que voler de l’argent à des entités financières sans blesser personne pour ensuite le redistribuer et faire le bien, ce n’est pas si mal que ça ou qu’il réserve une partie du butin à l’un des convoyeurs de fonds. On a presque du mal à croire que ce type de personne existe encore dans notre société ?
W.L J’espère qu’il en reste, pourtant. Mais je suis d’accord pour dire qu’ils ne courent pas les rues. Il ne nous reste qu’à espérer que ce livre suscitera des vocations.



Le rejet de la société capitaliste est encore présent avec Gaby, qui rappelle parfois le personnage interprété par Poelvoorde dans "Le Grand soir" de Kervern et Delépine...
W.L 
J’ai écrit ce récit il y a à peu près sept ans, donc bien avant "Le Grand Soir". Je pense même que je l’ai écrit l’année où Delépine et Kervern ont fait "Aaltra", leur premier film commun. D’une manière générale, c’est un cinéma dont je me sens proche, on a un peu la même culture. Je fais toutefois une différence entre Gaby et le personnage de "Not", joué par Poelvoorde. Gaby ne rejette pas du tout le système libéral. En tout cas, il se sent tout à fait prêt à le consommer, pour peu qu’on lui en donne les moyens. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à se référer aux projets qu’il a pour sa vie d’après le braco : Las Vegas, voitures de sport, call-girls,... Gaby veut bien le beurre et l’argent du beurre, mais n’est pas prêt à aller bosser pour ça. Ce n’est pas un théoricien. Le théoricien, c’est Vincent.

Ces quinze années à travailler dans des bars et boites de nuit ont été très enrichissantes ?
W.L
Oui, je conseille à tous les jeunes d’arrêter immédiatement leurs études et d’aller bosser dans les bistrots. Mais attention, pas les bars branchouilles, pas les trucs à la mode et les "zeu place to be". Il faut aller marner dans les bars de quartier, les cafés du commerce, les PMU. Là, tu viens te frotter la couenne avec tes contemporains, tu leur regardes le blanc de l’œil. Tu ris pas mal, tu pleures aussi un peu, et surtout, tu te demandes. Au sens coluchien du terme : "Tu t’ demandes !" Tu es sans cesse émerveillé par la capacité qu’ont les gens à se renouveler constamment dans le merveilleux le plus solaire et dans la connerie la plus noire. C’est bouleversant.

Pour écrire cet album, vous vous êtes inspiré de ce vécu et employez même le terme de DJ narratif. Est-ce que rendre homogènes tous ces morceaux d’histoires a été compliqué ?
W.L
Oui, plutôt. C’était même la partie la plus dure. Il fallait garder le cap narratif de mon récit, ne pas me laisser à surdoser en anecdotes croustillantes, dont j’ai des pleines valises, pour ne pas plomber le rythme, ou décrédibiliser les personnages. Il fallait décider quelles "anecdotes" ou "souvenirs" j’accrochais sur tel ou tel personnage, et surtout comment je les liais, comment je pouvais donner du sens à ces collages, pour qu’il y ait une valeur ajoutée. C’est la partie dont je suis le plus content. J’ai l’impression d’avoir atteint un équilibre assez solide. Mais c’est Rodguen qui a fait chauffer la colle pour lier tout ça. Sans son travail, le puzzle ne tient pas.

Votre héros pense qu’il est aujourd’hui impossible de réussir sa vie. C’est le constat amer d’une génération désabusée ?
W.L J’espère, oui. Pour réussir sa vie, et surtout s’en réjouir, se vautrer dans l’autosatisfaction, "au jour d’aujourd’hui", comme dit l’autre, il faut accepter de porter à plein temps des œillères de la taille d’une porte cochère. C’est encombrant. Mais je suppose qu’on doit s’habituer. L’autre technique consiste à se tamponner d’autrui comme de sa première chemise. C’est l’option qui me paraît la plus tentante. Mais c’est toujours un peu fâcheux, vu qu’on se retrouve souvent l’autrui d’autrui. Voyez l’genre.

"Ma révérence" parle aussi des relations père-fils...
W.L
Je parle surtout des mauvais pères. L’une des raisons, c’est qu’ils me paraissent plus faciles à définir que les bons. Je voulais surtout laisser planer l’idée que "ce qu’on a sous les semelles" comme dit Vincent, ne nous vient jamais de nulle part, et jamais de bien loin. C’est une banalité, j’en conviens, mais enfin c’est une banalité qui a eu le mérite de me permettre de goupiller la charpente de ce récit. De manière générale, je m’intéresse beaucoup à la notion d’héritage, ces derniers temps. C’est un sujet passionnant. Surtout quand on voit ce que nous transmettent nos ainés. Je ne parle évidemment pas de la maison de vacances de pépé François ni de l’argenterie de tante Sidonie. Je parle du contexte, du terrain de jeu global.

Sur 128 pages, vous passez du polar à la comédie sociale ou au drame tout en y ajoutant quelques notes d’humour. Vous aviez la volonté de raconter la vie tout simplement, avec ses hauts et ses bas ?
W.L
Voilà, je n’arrive jamais à me décider pour aucun genre, je n’aime pas les genres, je ne comprends pas à quoi ça sert, et je vois rarement l’intérêt d’en suivre les règles. Je ne me pose pas beaucoup de questions sur le "genre", quand je commence un récit. Sera-ce un polar, une comédie sociale, un conte... ? Je n’ai pas ce genre d’outils dans ma boite à clous. J’avance par petites touches, je reviens, j’efface, je reprends, je bricole tout ça des dizaines de fois, et au bout d’un moment, un ton général se dégage, une note sonne juste. C’est là que l’exploration commence. Je ne sais pas si c’est très clair. C’est plus intéressant à vivre qu’à expliquer, je suppose.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Ma révérence" par Rodguen et Wilfrid Lupano. Delcourt. 17,95 euros.

- MA REVERENCE