Thierry Jigourel : mystères en Armorique

, par Estelle

Spécialiste de la Bretagne, Thierry Jigourel a publié de nombreux ouvrages sur les mondes celtes avant de coécrire le scénario des "Druides", sa première série de bande dessinée. L’essai est transformé avec ce thriller dense et palpitant, aussi excitant et instructif que "Le nom de la rose".

Comment devient-on un spécialiste de la Bretagne ?
Thierry Jigourel : Adolescent, j’écoutais Alan Stivell, Tri Yann ou Gilles Servant. La musique a été un vecteur fort au même titre que les bombes du FLB qui sautaient à droite à gauche. Tout cela m’interpellait et m’a poussé à m’interroger sur mes racines, sur le celtisme. Je me suis alors mis à défendre notre culture, notre langue. La lecture de Xavier Grall, l’un de nos plus grands poètes contemporains, a aussi été très importante pour moi.

Comment est née cette série sur les druides ?
Th.J. Lors du festival Interceltique de Lorient, j’ai sympathisé avec Jean-Luc Istin, le directeur de la collection Soleil Celtic. Après avoir lu mon livre sur les druides, il m’a proposé de travailler avec lui sur l’écriture d’un scénario centré justement sur les druides. Comme je suis ouvert à toute forme d’expression, j’ai aussitôt commencé à écrire le synopsis.

Aborder cette période sous la forme d’un polar s’est tout de suite imposé ?
Th.J. Ce thriller alto médiéval est une idée de Jean-Luc Istin. Sans vouloir faire de plagiat, il voulait une ambiance dans le style du Nom de la Rose d’Umberto Eco. Nous sommes alors partis sur une histoire en six tomes et avons opté pour le Vème siècle. C’est une époque sombre et mouvementée avec l’effondrement de l’Empire romain, l’arrivée des Saxons en Bretagne, la conversion au christianisme de beaucoup de chefs celtes...

Vous aviez beaucoup de documentation sur cette époque ?
Th.J. Justement, il en existe très peu. Comme ils étaient déjà christianisés, ils ne s’enterraient plus avec leurs armes. Certaines coutumes, comme d’enfouir des armes dans les marais, avaient également disparues. Il n’existe pas non plus beaucoup de textes et on n’a peu d’infos sur leur manière de vivre, sur leurs vêtements ou leur habitat. Il a donc fallu travailler par hypothèse, par rapprochement ou par supposition. C’est une période très intéressante, car il y avait un vrai choc des cultures et des civilisations, avec de la violence, mais aussi beaucoup d’échange d’idées.

Quel est votre rôle en tant que coscénariste ?
Th.J. J’ai participé à la construction de l’histoire dans ses grandes lignes, mais je travaille surtout sur l’aspect historique. J’amène mes compétences sur le monde celtique, ses langues et sa mentalité. Je sers un peu de garde-fou. Si Jean-Luc cherche une arme avec un pouvoir magique, je vais par exemple l’orienter vers la lance de Lug. La série repose donc sur un mélange de personnages historiques et imaginaires. Tout cela contribue à donner une certaine épaisseur à l’histoire et ainsi nous éloigner de certaines séries d’heroic-fantasy.

Le druide le plus connu de la BD était jusqu’alors Panoramix...
Th.J. Goscinny et Uderzo n’ont jamais eu la prétention de réaliser une série historique. Ils voulaient simplement faire une peinture de la société française de l’époque à travers ce qui s’était passé il y a deux mille ans. Malgré tout, il n’y a rien qui me fait bondir d’horreur dans "Astérix" et je dois même reconnaître qu’il y a souvent plus d’erreurs dans des ouvrages soi-disant sérieux. Panoramix m’inspire donc beaucoup de sympathie...

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne

"Les Druides", tome 3."La lance de Lug", par T. Jigourel, J.-L. Istin & J. Lamontagne. Éditions Soleil (12,90€).