Sylvain Runberg : "Londres était l’endroit où il fallait être"

, par Estelle

On ne pouvait pas trouver un titre plus approprié que celui du mythique double album des Clash pour résumer l’esprit de cette BD résolument rock. Dans "London Calling", Sylvain Runberg raconte ses galères au pays de Margaret Thatcher et se rapproche ainsi parfois du cinéma social de Ken Loach.

Est-ce un récit autobiographique ?
Sylvain Runberg : Exception faite de tout ce qui se rapporte à l’Irlande, ce récit est en effet en partie autobiographique. Fan de rock indépendant, Londres était l’endroit où il fallait être en 1991. J’avais alors 21 ans et suis donc parti y vivre avec un pote. J’étais encore étudiant et connaissais déjà bien la Grande-Bretagne grâce à des séjours linguistiques réguliers. Le voyage en bus, le ferry, la vie chère, les squats, les job-centers et les petits boulots payés au lance-pierre, c’est donc du vécu.

Cet épisode anglais a été une grande désillusion ?
S.R : Pas sur le moment. Certes, nous mangions peu et mal, logions dans des endroits insalubres et gagnions peu d’argent. Mais, nous dépensions tout dans les places de concert et les disques. Cela nous fascinait. Nous vivions le maelström culturel et musical londonien, avec l’effervescence de la scène techno en prime, et c’était ce qui comptait pour nous. Les difficultés rencontrées n’avaient alors pas tellement d’importance, et puis nous savions que nous pouvions rentrer en France. Jeunes et insouciants, nous l’étions comme la plupart des jeunes européens que nous rencontrions là-bas à cette époque, venus pour les mêmes raisons et qui avaient aussi ce choix-là, pouvoir retourner chez eux. Ce qu’ils faisaient en fin de compte assez vite en général.

Votre album peut faire penser à Ken Loach. Est-ce une influence ?
S.R : La comparaison est flatteuse en tout cas ! Thibault et Alex évoluent dans des milieux où le Thatchérisme a fait des ravages, et Ken Loach a effectivement abordé ces sujets dans de très nombreux films. Mais ce n’est pas une influence directe, au sens où l’environnement retranscris dans "London Calling" a été tiré de souvenirs personnels. Mon approche de la fiction n’est de toute façon pas d’y faire passer un message politique, sinon autant directement écrire un article, un essai ou faire un documentaire. En revanche, cela m’intéresse d’inscrire un récit dans une certaine réalité et de constituer un point de réflexion pour les lecteurs.

Est-ce qu’il existe des similitudes entre l’Angleterre des années 90 décrites dans votre livre et la France des années 2000 ?
S.R : Malheureusement. Par exemple, ces "Townies", ces jeunes issus de milieux défavorisés et qui s’en prennent dans le premier tome à des étudiants, considérés comme des "enfants de riches", cela existe depuis longtemps en Grande-Bretagne, mais cela vient seulement d’apparaître en France, notamment lors de manifestations étudiantes. Il y a aussi la question du traitement du chômage. Il est supposé être très faible en Grande-Bretagne, alors que j’y rencontrais sans cesse des gens sans emploi. J’ai fini par me poser des questions et comprendre que ces fameux "bons résultats" étaient en partie le fruit de statistiques orientées, une réalité dénoncée en Grande-Bretagne mais peu évoquée en France.
Un exemple parmi beaucoup d’autres : en Grande-Bretagne, comme en France, on peut toucher une allocation mensuelle d’invalidité permanente et être dispensé de recherche d’emploi, car jugé "inemployables". De 300.000 "invalides" à la fin des années 70, ils étaient plus de 2 millions à la fin du mandat de Margaret Thatcher, les nouveaux inscrits étant souvent issus des régions les plus touchées par les vagues de désindustrialisations. Cette allocation avait été clairement détournée de sa mission initiale pour recaser des chômeurs dans une autre catégorie statistique.
Durant les années Blair, ces méthodes statistiques ont été conservées. En 2006, le nombre des allocataires dépassait 2.500.000 personnes, contre seulement un million de chômeurs officiels. En France aujourd’hui, ce type de problème apparaît aussi, que ce soit avec les RMIstes qui ne sont pas comptabilisés dans les chiffres du chômage ou tout simplement les méthodes statistiques employées pour calculer ce taux.

Avez-vous également été influencé ou plutôt inspiré par certains groupes ?
S.R : La bande-son de l’époque m’a accompagné tout au long du processus d’écriture : My Bloody Valentine, Ride, Pixies, Sonic Youth, The Jesus and Mary Chain, Dinosaur Jr., Happy Mondays ou The Wedding Present pour n’en citer que quelques uns. Les mêmes groupes qui ont poussé Alex et Thibault à se rendre outre-Manche !

Cette série trouve son origine dans votre passion pour le rock anglais, mais n’en parle finalement que très peu. Est-ce que c’était prévu dès le départ ou est-ce que le côté social de l’histoire s’est imposé ?
S.R : Alex est un DJ en herbe, Thibault un accro de musique, mais aucun n’est véritablement un musicien, donc l’histoire se focalise d’une manière plus naturelle sur leur vécu que sur leurs goûts musicaux, même si ceux-ci dictent en partie leur conduite, comme cette volonté d’aller dans des clubs, des concerts, des festivals ou tout simplement d’aller vivre à Londres.

Pourquoi avoir choisi de superposer l’histoire de ces deux frenchies avec celle de l’IRA ?
S.R : Concernant l’IRA, ce qui est évoqué dans "London Calling" est la dérive mafieuse de certains groupes se réclamant de l’IRA, comme d’autres liés aux orangistes, où il était alors plus question de défendre des territoires pour alimenter divers trafics que de combat politique. C’est une thématique que je trouvais intéressante à transposer dans un récit au départ plus intimiste, celui de ces deux jeunes Français qui tentent leur chance dans un nouveau pays.

Comment va évoluer la série dans les prochains tomes ?
S.R : Le récit va s’accélérer, notamment avec les évènements liés à l’Irlande qui se rapprochent de plus en plus de nos deux personnages. L’aspect musical sera aussi plus présent, que ce soit à travers l’univers de la musique électronique et des premières freeparty ou du festival de Reading, une institution que tous les fans de rock connaissent bien.



Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne

"London Calling", tome 2. "Coups francs" par Sylvain Runberg & Phicil aux Éditions Futuropolis (14,50€).

© photo Futuropolis