Sylvain Ricard : "Nous ne sommes pas à l’abri"

, par Estelle

Thriller terriblement réaliste, "Virus" fait froid dans le dos. Sylvain Ricard imagine la propagation éclair d’un virus mortel aux passagers d’un paquebot. Un premier tome captivant et un vrai coup de cœur de cette fin d’année.

En décembre 2017, Donald Trump a autorisé la reprise des recherches sur les virus mortels. Est-ce le point de départ de votre album ?
Sylvain Ricard. Le point de départ date de 2008, quand j’ai pris connaissance d’un article qui parlait de travaux réalisés par une équipe hollando-américaine sur une souche de virus de variole animale qu’ils avaient modifiée pour la rendre létale à 100%. L’idée que des travaux sur des micro-organismes humains puissent aboutir à des résultats identiques n’a pas été longue à venir, contrairement à l’élaboration du scénario qui a traîné un bon moment. Au cours des 10 années qui nous séparent de ce point de départ, j’ai pu accumuler de la documentation et en particulier, très récemment, les décisions de Donald Trump...



Dans l’instructif dossier qui conclut ce premier tome, on découvre que l’armée française est également très engagée dans la création de virus mortel. Est-ce que votre album est aussi un acte citoyen pour alerter l’opinion ?
S.R.Il n’est pas précisément dit dans le dossier que le nouveau laboratoire P4 encadré par l’armée française va "créer" à proprement parler des virus mortels, mais qu’il n’est pas absurde de penser qu’ils travailleront sur des micro-organismes très dangereux, voire mortels, les modifier pourquoi pas. Du point de vue de la communication, il est évident que les objectifs annoncés sont de tenter de comprendre les mécanismes d’action de ces agents qui pourraient "apparaître" et, dans certains cas, d’anticiper la création d’un antidote, vaccin ou autre. Je n’ai personnellement aucune idée de ce qui sera développé dans ce laboratoire, mais il est légitime de se poser des questions tant ce type de sujet est soumis au secret le plus absolu.



Avant d’être scénariste de bande dessinée, vous avez été ingénieur biologiste moléculaire. Vous y avez forcément puisé des idées pour cet album ?
S.R. Oui et non. Oui pour ce qui est de mon goût pour les disciplines médicales, le survol que j’exerce toujours de ce qui se fait, d’un point de vue biologique, technologique et éthique, et sans doute une forme de fascination/dégoût pour les aspects les plus sordides de ces disciplines. Non parce que le domaine dans lequel j’évoluais était bien loin de la virologie. Mes travaux visaient à identifier des gènes de prédisposition à des maladies complexes (cancer, neurodégénération, cardio-vasculaire, etc.) en analysant le matériel génétique de populations malades et en les comparant avec des populations témoins.



Contrairement à des histoires de zombies, vous racontez une histoire tout à fait plausible. Cela peut même faire froid dans le dos. C’est le but recherché ?
S.R. Mon but n’est pas de faire paniquer qui que ce soit, mais de parler de ce qui nous attend peut-être. Je n’anticipe pas de catastrophe de ce genre, mais on a vu que les agents biologiques et chimiques peuvent avoir un intérêt pour des groupes terroristes, lors de conflits armés inter ou intra-nations, et au vu de l’évolution que prennent les législations quant à l’expérimentation sur ces agents pathogènes et les formidables avancées de la biologie et de ses possibilités, que nous ne sommes pas à l’abri. Il faut bien reconnaître que ce type de panorama est propice à l’élaboration de scenarii aussi divers que variés. Je ne suis pas le premier à explorer ce domaine, et sans doute pas le dernier...



Dans ce premier tome, on est confronté aux premières réactions, essentiellement politiques, suite à la catastrophe. Cela va forcément s’accentuer dans la suite. C’est difficile d’imaginer ce qui pourrait se passer ou c’est au contraire malheureusement trop prévisible ?
S.R. Pour être tout à fait honnête, je trouve ça difficile d’imaginer comment ça pourrait se passer, et sur le bateau et sur terre, au niveau national et au niveau international. J’ai choisi une option, celle que je raconte, mais on pourrait en imaginer bien d’autres, certaines plus complexes, d’autres moins anxiogènes. À partir du même terreau, de la même idée, chaque scénariste aurait imaginé une histoire différente. La mienne est celle qui me plaisait le plus, tant dans sa plausibilité que dans son développement scénaristique.



Le personnage de Guillaume, à l’origine de la contamination, n’a pas encore livré tous ses secrets. On ne sait pas par exemple s’il s’agit d’un accident ou d’un acte délibéré. Il est important d’entretenir un peu de mystère autour de ce personnage ?
S.R.Oui bien entendu, ça fait partie du jeu. On en apprend plus sur ses intentions dans le second tome. Mais vous m’autoriserez à ne rien vous dévoiler de plus pour le moment...



Combien de tomes sont prévus ?
S.R. Le sort des séries est souvent conditionné par les ventes, mais si tout se passe bien, il y en aura quatre. Dans le pire des cas, nous nous arrêtons à trois. Dans le monde idéal, j’ai une idée de "saison 2", mais d’une part, rien n’est moins sûr, et d’autre part je ne sais pas encore si mon idée tiendra la route sur le long terme. Quoi qu’il en soit, cette série de trois ou quatre tomes formera un ensemble cohérent, avec un début et une fin.

"Virus, tome 1. Incubation" par Sylvain Ricard et Rica. Delcourt. 18,95 euros.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
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